« Gilets jaunes » contre Emmanuel Macron, aux racines de l’incommunication

04 décembre 2018 - 107 vues

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« Gilets jaunes » contre Emmanuel Macron, aux racines de l’incommunication

Arnaud Mercier, Université Paris 2 Panthéon-Assas

Les conditions d’une négociation ouverte entre l’exécutif et les manifestants sont loin d’être réunies, ne serait-ce que parce que le mouvement n’a de culture organisationnelle ni des manifestations ni de la négociation.

Mais au-delà du défaut de structuration des « gilets jaunes », le plus inquiétant pour la suite des événements tient au terreau d’incommunication avec l’exécutif sur lequel le mouvement est en train de dégénérer. Les rhétoriques divergent et donnent à la situation présente toutes les caractéristiques d’une impasse, comme en attestent le verbatim des slogans et tweets des manifestants.

« J’ai été élu par choix, pour appliquer mon programme »

L’énorme erreur d’appréciation de l’équipe élyséenne et de l’actuelle majorité est de croire que le large succès de 2017 reflète un Noëlpresidentielle-de-2017-est-une-election-par-defaut-75991">vote d’adhésion. L’incroyable ascension du candidat Macron a alimenté un narratif journalistique fait de fascination et d’aveuglement. Fascination pour un succès inattendu d’un novice en campagne électorale. Aveuglement quant aux conditions étroites de sa victoire. Aveuglement partagé par le premier concerné qui répète en boucle des formules du type : « Les Français ont voté pour le changement que j’incarne. » Répétons, martelons même, que c’est loin d’être le cas !

En effet, dès le premier tour, l’enquête Ipsos auprès de 4700 personnes, réalisée quelques jours avant le scrutin, montrait des lignes de faiblesse franches et massives. Parmi ceux se déclarant certains d’aller voter, les trois motivations testées pour le choix des candidats trahissaient un manque d’appétence pour le choix Macron.

Dans les trois cas, son score est le plus significatif par rapport à ces trois principaux concurrents. Il est le moins l’objet d’un vote d’adhésion (seuls 43 % votent pour lui car il leur convient), il est le plus un vote par défaut (31 %) et le plus un vote tactique pour effacer un adversaire indésirable (26 %).

Ipsos

Et quand on interroge les mêmes sur les qualités attribuées aux candidats, l’adhésion au programme macronien est minimale. 59 % des électeurs de Fillon s’apprêtent à voter pour lui parce qu’il « a un bon projet », idem pour 40 % des électeurs de Mélenchon, et seulement 37 % des électeurs de Macron et 34 % des électeurs de Le Pen (dont la dimension protestataire du vote l’emporte souvent sur le projet lui-même). Ce parallèle protestataire avec la candidate du FN se retrouve dans une autre réponse : 65 % des électeurs Le Pen veulent voter pour elle car elle incarne le changement et 64 % des électeurs Macron pour lui (contre seulement 39 % Mélenchon et 7 % Fillon).

Emmanuel Macron a donc raison sur ce point : il a réussi à incarner durant la campagne, le changement en politique, changement de génération, de style, de façon de faire de la politique, au dessus des partis traditionnels.

« Je veux moraliser et responsabiliser la vie publique, et renouveler la représentation nationale. » (programme officiel du candidat Macron, p.5)

Il a reconnu devant la presse présidentielle, le 13 février 2018, qu’il avait bénéficié d’une désespérance politique, affirmant avec lucidité :

« Je ne suis pas l’enfant naturel de temps calmes de la vie politique, je suis le fruit d’une forme de brutalité de l’Histoire, d’une effraction, parce que la France était malheureuse et inquiète. »

Il a donc pu laisser croire que le vote pour Macron et ses candidats aux législatives servirait à donner un grand coup de balai sur les forces habituelles de gouvernement (ce qui fut le cas), tout en renouvelant l’exercice du pouvoir au profit d’une démocratie plus directe et horizontale (ce qui n’est toujours pas le cas à ce jour).

« Maintenir le cap social-libéral »

Mais, surtout, son élection ne signifiait pas un changement de logiciel socio-économique vers un social-libéralisme en rupture avec la tradition sociale-étatiste interventionniste. Tous les malheurs de l’impopularité d’Emmanuel Macron reposent sur cette funeste analyse de s’être cru mandaté pour une politique néo-libérale qui n’était pas celle à laquelle aspiraient les Français, même pas une bonne partie de ceux qui ont voté pour lui.

Dans les études conduites sur la recherche des valeurs définissant « l’électeur social-libéral » lors des régionales de 2015, Luc Rouban peine à dégager plus de 6 % des enquêtés. Le socle idéologique des électeurs totalement en phase avec la synthèse programmatique originale offerte par Emmanuel Macron est donc extrêmement faible.

Si vous ajoutez que, d’après les mêmes calculs, « au total, son électorat réunit 63 % d’électeurs anti-libéraux, qu’ils soient de droite ou de gauche » (Luc Rouban, Le paradoxe du macronisme, 2018, p.56), les graines de l’incompréhension totale ne pouvaient que germer en quelques mois.

Le mirage de l’adhésion massive

Même s’il est encore impossible de disposer d’études précises et fiables dressant un portrait sociologique des manifestants, les propos recueillis face au micro ou sur les réseaux socionumériques montrent une population qui partage majoritairement quelques caractéristiques. Une large majorité n’a pas voté pour Emmanuel Macron à la présidentielle de 2017, ni au premier tour – car beaucoup se disent si écœurés de la politique qu’ils ne votent plus –, ni au second tour, où il y avait pourtant un choix binaire très marqué entre deux visions du monde et deux visions de la démocratie républicaine.

Il faut rappeler, à cet égard, que seulement un peu plus de 43 % des électeurs inscrits ont choisi de voter Macron au second tour. Et un tiers d’entre eux ont préféré s’abstenir ou voter blanc ou nul. L’adhésion massive du pays n’est donc qu’un mirage dont la République en Marche s’est nourrie pour affirmer un plan radical de transformation du pays outrepassant les contestations syndicales et les résistances du terrain.

C’est cette lubie qui continue à nourrir le discours des responsables gouvernementaux, tel Benjamin Grivaux qui répète à vide un discours de fermeté (« On a dit que nous ne changerions pas de cap. Parce que le cap est le bon », dimanche 2 décembre 2018). Comme si le vote Macron avait été un vote massif d’adhésion et que ses électeurs se sentiraient trahis par tout réaménagement du rythme des réformes ou de certaines des mesures emblématiques qui les exemplifient.

Une telle posture remobilise fatalement une partie des manifestants, comme l’exprime ce tweet d’un opposant : « Ils sont inconscients, nous les #GiletsJaunes nous maintiendrons aussi le cap » (tweet, 2 décembre 2018). Elle alimente l’idée qu’il est déconnecté des Français : « #Macron ne changera pas de cap car il est idéologiquement dans une posture autiste » (tweet, 2 décembre).

Et l’on voit, dès lors, que l’allumette initiale qui mit le feu aux poudres (la nouvelle hausse des taxes sur les carburants) n’est plus d’actualité, et que face à la volonté farouche de ne rien lâcher sur cette programmation fiscale, le pouvoir est aujourd’hui aux prises avec une contestation élargie, débordant de revendications diverses, assez souvent contradictoires.

Le Titanic LREM (dessin circulant sur Facebook). DR

Une concession sur l’essence ne suffira donc plus à ce stade. Et cela permet aux contestataires de retourner l’accusation de blocage contre le Président :

« Le pompier pyromane #Macron constate son œuvre. Laxisme et entêtement » (tweet, décembre 2018).

Ce qui se traduit sarcastiquement avec une comparaison peu flatteuse avec le Titanic.

Le « en même temps » du « Président des riches » contre le « ici et maintenant » des gilets jaunes

Le discours de l’équilibre, du « en même temps » social et favorable à l’entrepreneuriat pour réduire le chômage, pouvait engendrer une diminution des craintes de déclassement vécues par beaucoup de membres de la petite classe moyenne. De même, la promesse sans cesse répétée de permettre à ceux qui travaillent de mieux vivre pouvait lever l’espoir de mieux vivre.

Le programme du candidat Macron (2017). DR

Mais l’agenda gouvernemental est apparu en décalage avec cette promesse d’équilibre : la hausse de la CSG et de certaines taxes tout de suite, les diminutions d’impôts locaux ou de charges sociales après ; la baisse de l’impôt sur la fortune (ISF) au plus vite (comme s’il y avait urgence à soulager le portefeuille des plus riches), mais un chômage qui ne diminue pas et qui s’accompagne d’un discours de la patience pour des résultats qui viendront un jour, quand les réformes de structures auront fait leurs effets… Sans que personne ne s’engage plus sur le moindre calendrier précis.

Les frustrations ont donc été exacerbées. Du coup, une quasi-unanimité anime les gilets jaunes sur la demande de rétablissement de l’ISF comme symbole de retour à ce qui serait perçu comme une forme de « justice fiscale ». Demande qui revient pour Emmanuel Macron à se renier totalement sur le plan de sa doctrine économique – ce qui est évidemment impossible pour lui.

« Faire ravaler sa morgue au président déconnecté »

Face à un discours légitimiste du pouvoir (« Nous avons été élus et bien élus », y compris aux législatives), les gilets jaunes opposent une illégitimité première et secondaire. Première, car ils ne se sont jamais reconnus dans la personne du candidat Macron, et secondaire, parce que ses déclarations et son action apparaissent comme hostiles aux intérêts des classes populaires. De nombreux indices en témoignent, là aussi, et on ne peut que s’étonner, voire se désoler, que l’équipe élyséenne et une majorité parlementaire trop enrégimentée s’en soient si mal aperçus.

Commençons par rappeler que l’affichage assez libéral du candidat Macron inquiétait déjà une part non négligeable des Français. Toujours selon l’étude Ipsos d’avril 2017, on remarque que deux Français sur cinq jugeaient son programme « inquiétant » et il inquiétait 63 % des électeurs Mélenchon et 86 % des électeurs Le Pen – deux catégories qui soutiennent des gilets jaunes et, pour certains, sont dans le mouvement.

Chacun le sait, le Président Macron, a été élu sur un discours de la bienveillance :

« Depuis 18 mois, j’ai une règle de vie, pour les femmes et pour les hommes, comme pour les structures, c’est la bienveillance. Donc je n’ai pas besoin, pour exister, de dire du mal des autres. » (France 2, 10 avril 2016)

Hélas pour lui, il a rompu le fil de la confiance sur ce point en multipliant depuis son élection, les petites phrases assassines à destination des Français qui ont été prises comme autant de marques d’humiliation à l’égard de ceux qui sont en galère, au profit des « premiers de cordée ». Redonnons ici un petit florilège :

« Je traverse la rue, je vous trouve du travail » ;

« Des Gaulois réfractaires au changement » ;

« On met un pognon de dingue dans les minimas sociaux » ;

« Les gens qui ne sont rien. »

Les graffitis sur les murs, les slogans écrits sur les gilets et les pancartes témoignent d’un fort désir de revanche sociale, de retour à l’envoyeur de ces formules jugées insultantes, avec un verbatim copié sur les énoncés présidentiels :

« OK Manu on traverse la rue » (graffiti avenue Kleber à Paris, 1er décembre 2018)

« La #Macrouille ne veut pas se rabaisser à discuter avec les Derniers de cordée » & « Coucou #Manu, comme tu l’as proposé lors de l’affaire #Benalla, je crois que des gens sont venus te chercher… » (tweets, 2 décembre 2018).

La situation paraît totalement bloquée, car les offensés considèrent que pareilles formules sont l’expression d’une morgue de classe et ne rêvent que lui faire ravaler ses mots, aucune excuse n’étant susceptible de laver l’affront :

« Son arrogance, son dédain et le déni de réalité de la misère des #GiletsJaunes va lui couter très cher. Son temps est fini ! »

« Votre suffisance et mépris a l’égard des #GiletsJaunes et corps intermédiaires ne vous permets plus de les convoquer comme des #laquais » (tweets, 2 décembre 2018).

Beaucoup de gilets jaunes vivent donc leur combat comme une quête de reconnaissance de leur égale dignité – ce qu’exemplifie ce slogan dessiné sur le gilet d’un manifestant parisien : « notre parole compte autant que la vôtre », la vôtre étant ici aussi bien celle du président de la République, que des élites, des puissants, des plus riches.

Dans pareil contexte, la volonté de rétablir des signes jupitériens de réhabilitation de la fonction présidentielle (ce qu’une partie de l’électorat de Macron attendait) vient se heurter à une hypersensibilité aux signes extérieurs de richesse de l’État. Ils lui dénient le titre de président des Français, tant ils considèrent qu’il vit en déphasage avec la situation réelle du pays.

Les travaux au palais de l’Élysée, la volonté de racheter toute la vaisselle de réception, de faire construire une piscine au fort de Brégançon sont vécus comme une déconnexion coupable par rapport aux temps si difficiles vécus par ceux qui triment :

« #Macron retranché dans son bunker, déconnecté de la vraie vie des Français ! »

« 430€ pour vivre et #Macron change la moquette de l’Élysée 300 000€… » (tweets, 2 décembre 2018).

La rhétorique insurrectionnelle de certains gilets jaunes

Le mélange d’impatience, d’injustice et d’offense est devenu explosif. L’exaspération s’accompagne d’une radicalisation du discours et des pratiques manifestantes. Car au-delà des casseurs professionnels, et des pillards opportunistes qui ont dévasté les rues de la capitale et d’autres grandes villes ce week-end de décembre, la parole de manifestants sincèrement habillés de jaune se radicalise. Une rhétorique insurrectionnelle se fait jour, qu’aucun dirigeant en exercice ne peut évidemment cautionner, surtout lorsqu’elle consiste à rendre la cible responsable des exactions qui la visent, et à minimiser la réalité des dégradations.

« Comment ne pas avoir envie de tout casser quand on voit que des millions de Français n’ont plus les moyens de vivre… et c’est à eux que #Macron a pris 5€… pour donner des milliards aux ultras riches ! » ;

« La France qui va bien et ses médias s’épouvantent de la « violence » pour dix pavés descellés et trois bagnoles renversées dans les quartiers riches. Mais bizarrement, la violence qui consiste à avoir 9 millions de pauvres et 150 000 SDF, ils n’en ont rien à cirer » ;

« Les germes de la violence étaient dans le pays. Emmanuel Macron, avec ses bons mots, ses petites phrases, ses choix mondialistes porte la lourde responsabilité de s’être transformé en catalyseur de cette haine. » (tweets, 2 décembre 2018)

Et même des intellectuels, comme le démographe essayiste Emmanuel Todd, justifient implicitement par amalgame le passage à l’acte :

« La vraie violence est celle du macronisme, elle consiste à mettre hors d’état de vivre des gens modestes… » (France 2, 2 décembre 2018).

Selon une logique de la juste fin qui justifie les moyens illégaux, le recours à la violence physique s’est donc installé dans les esprits. Pareille approche ne favorise évidemment pas la négociation en dépit d’une théorie de la pression maximale pour obliger le gouvernement à reculer, comme en mai 68 affirment les nostalgiques sur Facebook.

photomontage circulant sur Facebook

Elle ne favorise pas le dialogue, car le plus souvent l’assouvissement de sa rage est le principal moteur du passage à l’acte violent sans autre visée que d’assouvir encore et encore, pour revivre la satisfaction régressive ressentie sur l’instant de tout casser, de faire peur, de retourner un rapport de force quotidien qu’on vit comme écrasant et contraire à l’affirmation pulsionnelle de soi.

Si le pire n’est jamais sûr, la réalité d’une impasse est en revanche bien réelle tant l’incommunication est majeure entre les protagonistes.

Arnaud Mercier, Professeur en Information-Communication à l’Institut Français de presse, Université Paris 2 Panthéon-Assas

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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