GEOPOLITIQUE : Coup d'État en Birmanie l’armée ébranle la jeune démocratie

03 février 2021 à 18h18 - 328 vues

Aung San Suu Kyi discute avec le général Min Aung Hlaing, à Nay Pyi Taw, capitale administrative de la Birmanie, le 2 décembre 2015. • XINHUA/XINHUA-REA

Par RadioTamTam

Les militaires ont mis un coup d’arrêt à la transition démocratique du pays. Aung San Suu Kyi est éjectée du pouvoir. Une situation qui n’est pas pour déplaire à la Chine, dont les intérêts dans le pays étaient de plus en plus malmenés.

Lundi 1er février 2021, l’armée a repris le pouvoir en Birmanie. C’est le troisième coup d’État depuis l’indépendance du pays en 1948. Arrêtée au petit matin, la cheffe du gouvernement civil Aung San Suu Kyi est désormais en résidence surveillée à Nay Pyi Taw, la capitale administrative, tout comme les représentants des différentes provinces qui devaient siéger au Parlement.

Quant aux ministres, on leur a donné trois jours pour faire leurs valises, y compris celui de la Santé, alors que démarrait la campagne nationale de vaccination contre le Covid-19. L’armée promet de nouvelles élections dans un an.

Une « désintégration de la solidarité nationale »

Représentés par le général Min Aung Hlaing, les militaires justifient ce renversement soudain par d’importantes irrégularités qu’ils soutiennent avoir observées lors des dernières élections législatives du 8 novembre 2020. Il faut dire que l’USDP, le parti soutenu par l’armée, n’a obtenu que 33 sièges sur 476. Une broutille lorsqu’on se souvient qu’entre 1962 et 2011 (année de sa dissolution), la junte contrôlait à la fois la politique, la société et l’économie de tout le pays.

Min Aung Hlaing est droit dans ses bottes : il assure avoir agi dans le strict respect de la constitution de 2008. Celle-ci autorise en effet l’armée à prendre le pouvoir si elle estime que le pays traverse une situation d’urgence pouvant provoquer une « désintégration de la solidarité nationale ».

En principe, ladite situation doit être attestée par le président en place. Et c’est donc ce qui est arrivé lundi 1er février 2021, lorsque le vice-président Myint Swe, catapulté président après l’arrestation du président Win Myint, a signé l’attestation. « La constitution de 2008 a été spécifiquement conçue pour garantir que le pouvoir militaire soit profondément ancré et protégé », a déploré sur Twitter l’ambassadeur du Canada auprès des Nations unies, Bob Rae.

Un pays à l’arrêt

Prétextant des difficultés techniques, la radiotélévision publique a suspendu ses programmes habituels, les supermarchés de la capitale ont baissé leurs rideaux plus tôt, les banques ont fermé leurs locaux, sans doute inquiétés par les interminables files d’attente devant leurs distributeurs à billets.

Hormis celui contrôlé par l’armée et issue d’une alliance avec une société vietnamienne, le réseau des opérateurs téléphoniques est devenu chancelant. L’aéroport international de Rangoun a quant à lui fermé et les compagnies aériennes ont interrompu leurs vols domestiques.

Sans surprise, l’Inde et l’Occident ont condamné ce coup d’État. La Chine s’est montrée beaucoup plus pudique. Celle qui partage 2 000 km de frontières avec la Birmanie, dont un tiers est matérialisé depuis l’automne par des hautes grilles, en appelle plutôt à la stabilité, grâce à des « négociations domestiques et non pas des interférences externes ».

Le 12 janvier 2021, le ministre des Affaires étrangères chinois Wang Yi est allé saluer le général Min Aung Hlaing dans les salons cossus de sa résidence. Dans un compte rendu, le militaire raconte avoir évoqué avec lui en détail ses soupçons de fraude électorale puis débattu sur l’essence de la démocratie et du multipartisme. Quelques heures après le coup d’État, le journal étatique chinois Global Times analysait la situation comme un simple rééquilibrage des pouvoirs, « l’armée n’étant plus suffisamment représentée dans les instances démocratiques du pays ».

La Chine sur la réserve mais pas contrariée

Le voisin chinois déclare s’interdire l’ingérence mais ne dissimule pas ses intérêts économiques et stratégiques en Birmanie : des mines de cuivre et nickel par exemple, mais aussi un oléoduc, opérationnel depuis peu, le tout enveloppé dans le vaste projet de la nouvelle route de la soie.

Sans parler des immenses plantations de bananes, exploitées par les Chinois ayant renoncé à cultiver le fruit dans la province frontalière du Yunnan, où sévit un champignon dévastateur. Cette présence est une promesse de développement économique pour un pays où un habitant sur quatre vit avec moins de 1 euros par jour, où la majorité de la population est rurale.

Le déclin de la junte s’est néanmoins accompagné d’une multiplication d’ONG de défense de l’environnement et des populations locales. Les activités de l’organisation Caritas (ici KMSS) en faveur des peuples indigènes, des migrants et des paysans ont fleuri. Ce souffle de liberté a ralenti les chantiers chinois et même favorisé l’implantation du rival japonais.

Ainsi écrivait Le Quotidien du peuple, en 2013 : « Les entreprises chinoises comme la China National Petroleum Corp doivent être conscientes que leurs conditions de travail ne sont désormais plus aussi favorables qu’avant depuis que le Myanmar s’est engagé vers la démocratisation. » Cette reprise en main par l’armée est donc de bon augure pour la Chine qui espère à présent avancer dans la construction d’un port en eau profonde à Kyaukpyu, dans l’État d’Arakan, dans l’ouest du pays.

C’est là que sont commis depuis presque quatre ans des crimes contre les Rohingyas et où se déroulent aussi des affrontements entre l’armée et une faction locale. En contrepartie, la Birmanie sait qu’elle pourra compter sur le soutien crucial de Pékin lorsque les sanctions évoquées par l’Administration américaine seront mises sur la table du Conseil de sécurité de l’Onu.

Le mythe déchu d’Aung San Suu Kyi


Cette fille d’un héros de l’indépendance, le général Aung San, longtemps mariée à un universitaire britannique, est toujours très populaire dans son pays. Lors des élections de novembre, 70 % des électeurs avaient défié la pandémie de Covid-19 pour voter massivement pour Aung San Suu Kyi. Mais, à l’étranger, celle-ci est passée d’icône de la démocratie au statut de paria.


Celle qui gouvernait le pays depuis 2016 après un mandat de député, le prix Sakharov en 1990 et surtout 15 années de résidence surveillée, a vu sa notoriété à jamais écornée par la situation des Rohingyas. Quelque 750 000 membres de cette minorité musulmane ont fui les rafles de l’armée et de milices bouddhistes en 2017 pour se réfugier dans des camps de fortune au Bangladesh.


Ce drame n’a jamais suscité de véritable compassion de la part d’Aung San Suu Kyi et vaut aujourd’hui à la Birmanie d’être accusée de génocide devant la Cour internationale de justice, entité judiciaire des Nations unies. En 2018, quand deux jeunes journalistes de Reuters enquêtant sur les Rohingyas se retrouvent en prison, l’icône démocratique les qualifie de traîtres. Qu’il semble donc loin le film The Lady, ce biopic hagiographique de Luc Besson sorti en 2011…

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