Enquête : les Fraternités de Jérusalem affrontent leur histoire, marquée par les abus spirituels

04 décembre 2020 à 23h48 - 692 vues

Par RadioTamTam

À la suite d'un témoignage accusant d’abus leur fondateur, les Fraternités monastiques de Jérusalem ont lancé une cellule d’écoute en décembre 2019. Depuis, d’anciens frères et sœurs décrivent un « système » mis en place par le fondateur et qui aurait perduré, menant à des dérives toujours à l’œuvre. La Vie a enquêté et les a rencontrés.

Dans la vaste église Saint-Gervais-Saint-Protais, nichée au cœur de Paris près des bords de Seine, des femmes en habit monastique bleu ciel couvert d’une large cape blanche et des hommes en aube immaculée s’installent pour l’office. À 12 h 30, leurs voix cristallines s’élèvent vers les somptueux vitraux, en partie du XVIe siècle, devant une petite assemblée et sous l’œil de caméras qui transmettent l’office en direct sur la chaîne KTO. Les Fraternités de Jérusalem incarnent, depuis 1975, un visage singulier de la vie consacrée : ancrées dans un rythme monastique, elles sont dévouées à l’évangélisation au cœur des villes.

À la veille de leurs 45 ans, les deux instituts (un pour les hommes, un pour les femmes, regroupés sous l’appellation de « Fraternités monastiques ») fondés par le père Pierre-Marie Delfieux (1934-2013) comptent une cinquantaine de frères et deux fois plus de sœurs. Ils sont présents, outre leur célèbre implantation parisienne, dans plusieurs lieux emblématiques de l’Église de France – les sanctuaires de Vézelay et du Mont-Saint-Michel, l’église Saint-Jean à Strasbourg, la cathédrale de Tarbes – ainsi qu’en Allemagne, au Canada, en Italie et en Pologne. Mais cet anniversaire a un arrière-goût amer pour les Fraternités, contraintes de se tourner vers la face cachée de leur passé.

Le livre qui met le feu aux poudres

En décembre 2019, une femme membre du groupe des premières heures, a publié un livre pour raconter sa relation avec « frère Pierre-Marie », révélant avoir été victime d’abus de sa part. Insistance pour qu’elle prenne l’habit religieux, rendez-vous discrets pour l’embrasser et lui caresser le corps en lui susurrant qu'il accomplissait ainsi « l’union du Christ et de l’Église »… Dans Quand l’Église détruit (l’Harmattan), Anne Mardon détaille l’emprise de l’homme charismatique et la descente aux enfers qu’elle a endurés des décennies durant après s’être enfuie de Saint-Gervais. Poussée par la libération de la parole sur les abus dans l’Église et la société, celle qui est aujourd’hui une frêle sexagénaire attend « que l’on fasse la lumière sur Pierre-Marie, sur son fonctionnement, sur ce qu’il a engendré car il faut comprendre combien de vies ont été cassées ensuite ».

Anne Mardon en 1983, en Sologne, un an après sa prise d'habit.

• COLL.PERSO

Aux lendemains de cette publication, les prieurs généraux actuels, Jean-Christophe Calmon et sœur Rosalba Bulzaga, ont annoncé l’ouverture d’une cellule d’écoute. Signe d’une prise de conscience dans les milieux catholiques, cette réponse contraste avec l’attitude d’autres communautés qui, ces 20 dernières années, ont mis bien longtemps pour créer un espace de parole et reconnaître l’existence des victimes. À la direction de l’institut, on assure n’avoir jamais reçu de plainte jusque-là contre le fondateur. Mais aussi que les défauts de construction des Fraternités à l’époque de Delfieux sont identifiés depuis longtemps. Dès 2011, moment du départ du gouvernement de frère Pierre-Marie, un travail de longue haleine pour les corriger aurait commencé, en transformant la gouvernance et la formation pour passer d’une période de fondation à une étape de consolidation, le tout ponctué par des remises en cause régulières, collectives. Aujourd’hui, l’intention affichée est d’aller plus loin : « Se mettre à l’écoute entièrement de ceux et celles qui ont été mis de côté, abîmés par notre mouvement », répète frère Jean-Christophe à La Vie, un an après son premier appel dans nos colonnes.

Comme des « coups de poignard »

Et « ceux qui ont été abîmés » sont en fait nombreux… Pour beaucoup d’anciens frères et sœurs de Jérusalem, le livre d’Anne Mardon a ravivé une douloureuse mémoire. Ils ont été surpris de trouver dans l’analyse de la relation abusive de Pierre-Marie Delfieux avec elle une réalité qu’ils ont bien connue : une place démesurée de l’homme et, au-delà, dans tout l’institut, un accompagnement au discernement défaillant, une vision déviante de l’autorité, un dévoiement de l’obéissance et une déshumanisation de ceux et celles qui ne « cadrent » pas… Certains prennent aujourd’hui publiquement la parole pour la première fois afin d’exposer ce dont ils ont souffert. Tous ont souhaité garder l’anonymat, arguant qu’ils ont reconstruit leur vie ou sont en train de le faire, et qu’ils continuent à œuvrer dans l’Église catholique. Surtout, « il ne faut pas brosser un portrait tout en noir, il y a encore de belles personnes dans les Fraternités, un charisme intéressant, une intuition importante », soulignent-ils.

La Vie a rencontré plus d’une dizaine d’anciens membres, la plupart ayant spontanément joint la rédaction après l’appel des prieurs généraux en décembre 2019. Pudiquement, ils ont décrit leur cheminement spirituel, intime, et ce qu’ils ont vécu comme des « coups de poignard » de la part de leur « famille religieuse ». Aux Fraternités, le prieur Jean-Christophe, des membres de son conseil général (l’instance de gouvernement de la communauté) ainsi que des frères ont répondu à toutes nos sollicitations ; pour la branche féminine, la porte-parole sœur Marie-Laure nous a reçu, mandatée par la prieure générale qui, après quelques réponses rapides par e-mail, n’a pas pu se libérer durant ces 12 mois d’enquête, certes marqués par le confinement ; et enfin, une douzaine de proches des Fraternités, observateurs de la vie religieuse et membres de la hiérarchie catholique nous ont longuement rencontrés. L’enquête ainsi menée met au jour un système qui, dès sa naissance, était bien porteur de déviances dont beaucoup ont été combattues en certains lieux, voire corrigées. Pourtant, elle dévoile aussi des dérives qui persistent encore.

Pierre-Marie Delfieux, le « fonceur »

À l’unanimité, qu’on l’ait seulement croisé ou longuement côtoyé, Pierre-Marie Delfieux est décrit comme un « fonceur ». Marqué par son époque, le prêtre issu du diocèse de Rodez (Aveyron), jeune aumônier à la Sorbonne pendant les événements de mai 1968, restera perturbé par cette révolution culturelle. En réaction, il part trois ans au désert, à Assekrem, dans le sud de l’Algérie, puis accepte à son retour la proposition du cardinal Marty de créer une « oasis monastique » au cœur de la ville. Du moment où il reçoit l’église Saint-Gervais-Saint-Protais, en 1975, pour mener à bien ce projet, il n’aura de cesse de vivre pour les Fraternités de Jérusalem.

Messe de Minuit

Pierre-Marie Delfieux, le fondateur des Fraternités monastiques de Jérusalem, lors de la célébration de la messe de minuit à l'église Saint-Gervais-Saint-Protais à Paris, le 24 décembre 2008.

• STÉPHANE OUZOUNOFF/CIRIC

« Il faut comprendre l’époque », se souvient Benoît Rivière, aujourd’hui évêque d’Autun (Saône-et-Loire) et l’un des premiers prêtres ordonnés dans les Fraternités, qu’il quittera en 1993. « Quand je suis entré, en 1976, nous étions heureux de nous lancer dans une aventure qui était une nouvelle forme de vie religieuse, ni paroissiale, ni dans un monastère. Nous avions des dialogues très libres, une simplicité dans les relations, y compris avec Pierre-Marie qui était plus un frère qu’un père. » Le prélat se rappelle avoir « perçu un charisme chez lui, la volonté d’un homme qui avait une orientation », tout en reconnaissant que « c’était une tête de mule… ».

Quand Anne Mardon écrit que “jamais aucun homme ne se montra plus intrusif” dans sa vie, elle décrit une vérité de Pierre-Marie.
– Mgr Georges Soubrier

Georges Soubrier, évêque émérite de Nantes (Loire-Atlantique), a bien connu celui avec qui il a partagé les bancs du petit séminaire d’Espalion, dans l’Aveyron, dans les années 1940. « Il y a des choses formidables dans l’idée des Fraternités monastiques de Jérusalem », énonce-t-il dans son bureau de la maison parisienne des Sulpiciens, congrégation dont il fait partie. « Pourtant, quand Anne Mardon écrit qu’il a “toujours cru être chaste car il n’avait pas de relation sexuelle à proprement parler” mais que “jamais aucun homme ne se montra plus intrusif” dans sa vie, je pense qu’elle décrit une vérité de Pierre-Marie. Il ne se rendait pas compte qu’il pouvait avoir une incidence sur la personne, sur le respect de sa liberté. Il allait vite, peut-être trop vite. »

Entre les années 1990 et 2010, le père Delfieux trace la route de son institut. Ce dernier s’implante dans plusieurs villes, des lieux prestigieux comme la basilique de Vézelay (Yonne), le Mont-Saint-Michel (Manche)… « Il aimait ce qui était beau, reconnaît Mgr Rivière, parce qu’il pensait que la beauté participait à l’évangélisation. » À l’époque, les membres des Fraternités promènent leurs foulards blancs et leurs tuniques bleues sur les plateaux de télévision. « Il était comme un véritable chef d’entreprise dès qu’il n’était plus en train de prêcher », se souvient une proche des Fraternités. Un observateur de la vie religieuse a bien noté un « grand turn-over » chez Jérusalem, mais rien d’alarmant : « Oui, les débuts ont été durs, mais il n’est jamais facile de fonder une proposition au charisme nouveau et de la faire vivre. »

Colérique et manipulateur

Face à ce portrait en clair-obscur de Pierre-Marie Delfieux, qui voudrait qu’il ait eu, au fond, « les défauts de ses qualités », les ex-membres des Fraternités rejoignent, eux, le constat d’Anne Mardon : l’homme leur a montré un tout autre visage, colérique, manipulateur et abusant d’un pouvoir dont il avait grand soif. De ses « manœuvres », ils se souviennent particulièrement d’une sorte d’« apostolat de la séduction ». « Même si ce n’était pas conscient, cela saute aux yeux sur les photos : les frères et sœurs sont jeunes et beaux, des décennies durant », remarque l’un d’eux. Daniel, frère resté dans l’institut une douzaine d’années, estime avoir été « utilisé comme un “appât” par Pierre-Marie, une vitrine pour attirer de nouveaux venus ! » « Et pour cela, tous les moyens étaient bons, ajoute-t-il. Avant une intervention sur un média, il m’avait conseillé de raconter que j’étais philosophe, trotskiste, que j’avais tout plaqué pour entrer au monastère. Je me suis exclamé que ce n’était pas la vérité. Il m’a juste répondu : “L’important, c’est d’avoir ton personnage” pour marquer les esprits. Je crois que c’est ce qu’il a fait, lui. »

Dans l’expérience de Pierre, « son attitude n’a jamais été brutale de but en blanc, c’était subtil, une sorte de manipulation. Je ne suis même pas sûr qu’elle ait été portée par une malveillance volontaire », précise ce prêtre, entré en 1987 et sorti 30 ans plus tard. Vue de l’extérieur, la critique envers le père Delfieux ou les prieurs de communautés a toujours existé, preuve d’une liberté de ton dans les instituts. Une seule fois, Pierre a découvert le vrai visage de son prieur général, après l’avoir alerté sur des problèmes de gestion dans la communauté où il était en responsabilité : « J’ai souligné que c’était dangereux pour l’institut. Il s’est retourné vivement et a crié : “L’institut, c’est moi !” En moi, quelque chose s’est brisé. »

Pour Gaëlle, la colère de frère Pierre-Marie s’est presque manifestée physiquement : « Il avait décidé que je n’existais plus car j’avais refusé une proposition ouverte de changement de communauté. En pratique, il me bousculait quand on se croisait dans un couloir, comme si l’espace que j’occupais était vide, et il signait le courrier envoyé à ma communauté en souhaitant une bonne journée à toutes les sœurs sauf moi… »

Le « système Delfieux »

Cependant, dévoiler les zones d’ombre de la vie du fondateur n’est pas l’objectif des anciens des Fraternités qui prennent aujourd’hui la parole ; pour eux, ce sont les fondations mêmes de l’institut qui ne seraient pas saines. Bâties sur un « système Delfieux », elles seraient empreintes d’une dérive sectaire qui refuse les avis discordants. Placides, ils égrènent les stratégies mises en place par le fondateur puis reprises par ses « élus » pour se jouer des règles de la vie religieuse, que ce soit dans la branche masculine ou féminine.

Les « constitutions » qui encadrent les Fraternités de Jérusalem ont été réalisées par Albert Rouet, mandaté par Mgr Lustiger de 1987 à 1988. L’évêque émérite de Poitiers (Vienne) se souvient d’une période où il a pu « entendre tous les frères et sœurs ». S’il n’a senti aucune contrainte, il reconnaît avoir saisi un « empressement » de Pierre-Marie Delfieux. Il a alors rappelé que « les constitutions sont là pour protéger les plus faibles », en privé lors d’un entretien avec le fondateur, et en public lors d’une intervention devant la communauté en 1992. Selon lui, le message était passé.

Quand j'ai soulevé la question, je me suis fait vertement répondre que nous étions entre nous, dans un esprit de famille.
– Un ancien membre du Conseil général des frères de Jérusalem

Force est de constater que si l’esprit de la règle a peut-être été suivi, la lettre ne l’a pas toujours été. À chacune des fondations, le vote du conseil général, indispensable pour de telles décisions, n’a jamais fait l’objet d’un compte rendu écrit. « Quand j’ai soulevé la question, je me suis fait vertement répondre que nous étions entre nous, dans un esprit de famille, que l’on devait se faire confiance », raconte un des ex-membres du conseil. Les nominations des prieurs locaux révèlent aussi un fonctionnement qui tend à s’arranger avec les règles internes. Les constitutions stipulent qu’il faut un certain nombre de membres pour qu’une communauté élise son prieur : « Mais, longtemps, ce chiffre n’était pas atteint à dessein », explique Jacques, “mis à la porte” après 15 années aux Fraternités. « Ainsi, il revenait toujours aux prieurs généraux de choisir les responsables. » Quant à ces prieurs, rares étaient ceux qui avaient eu le temps de prononcer leurs vœux perpétuels, pourtant nécessaires d’après les constitutions.

Pour la formation à la vie religieuse, l’année canoniquement obligatoire pour les novices n’aurait pas été proposée à tous. Les Fraternités de Jérusalem répondent aujourd’hui que « tous les novices ont toujours suivi des cours à l’Institut catholique de Strasbourg », mais les témoignages recueillis par La Vie font état d’un réel manque, a minima. « On m’a toujours répondu dans l’institut que “la liturgie forme” et que je n’avais pas besoin d’autre chose », déplore une ex-sœur. Une autre souligne que « certaines avaient toute possibilité de choix, d’autres non… » Quant aux novices qui étaient envoyées dès leur première année fonder une communauté, « on suivait des modules par correspondance avec Strasbourg, mais sur place, nous n’avions qu’une après-midi de cours par semaine, souvent donné par une sœur qui n’avait pas plus de formation que nous », continue-t-elle. Un récit que l’on retrouve chez plusieurs anciens frères.

Une gouvernance parallèle pour les sœurs

Dans les communautés, frères et sœurs sont présents ensemble mais ont chacun leurs lieux de vie, organisation et gouvernance. « On aurait pu croire que les instituts étaient distincts… Pierre-Marie Delfieux n’a peut-être pas toujours eu les coudées franches chez les frères, mais il menait les sœurs avec une grande aisance », diagnostique sans détour Pierre.

Messe de Minuit

Lors de la célebration de la messe de minuit par les Fraternités monastiques de Jérusalem, à l'église Saint-Gervais-Saint-Protais à Paris, le 24 décembre 2008.

• STÉPHANE OUZOUNOFF/CIRIC

Si l’on en croit la description d’Anne Mardon, sœur Marie – prieure générale de 1976 à 2010 – aurait été insipide et soumise à Pierre-Marie. « Il faut se rappeler l’histoire des sœurs », veut nuancer Marie-Laure, ancienne secrétaire du père Delfieux pendant 20 ans, nommée responsable de la communication pour les Sœurs de Jérusalem en décembre 2019. « Après que la première communauté s’est dispersée (celle contemporaine de la présence d’Anne Mardon, ndlr) dans les années 1980, seule sœur Marie a souhaité rester dans l’aventure des Fraternités et est devenue la prieure, souligne la religieuse. Elle m’a souvent répété le verset de l’Évangile de Jean, sur le sarment de vigne qui doit demeurer pour porter du fruit. Elle disait que le charisme était en Pierre-Marie, qu’il fallait y rester attaché. » Selon plusieurs observateurs, sœur Marie avait du caractère et pouvait nuancer le « fonceur » Delfieux. « C’était la personne qui avait le plus de poids face à lui, estime Mgr Rouet. Elle l’a beaucoup calmé et aidé, je pense. »

Une version de l’histoire battue en brèche par certaines anciennes sœurs. Plusieurs témoignages concordants soulignent qu’au moins à deux reprises, Pierre-Marie Delfieux serait intervenu auprès des responsables des sœurs pour changer une décision actée. « Une sœur du conseil général m’a dit, après le rejet de ma demande de renouveler mes vœux, qu’elle et les autres auraient voulu me garder mais ne s’étaient pas sentis d’aller à l’encontre du choix exprimé par Pierre-Marie. Ce n’est pas un institut féminin autonome, ça, c’est de l’autoritarisme », assène une ancienne sœur.

L’usage de la calomnie et de la suspicion

Pour celles et ceux qui n’ont pas compris ces « règles tacites » ou qui ne les ont pas acceptées, les conséquences ne sont pas anodines. « J’ai été un pestiféré dans ma propre communauté, sujet à la suspicion, mis en cause par des calomnies… », s’exclame Daniel, les larmes aux yeux pour la première fois en trois heures d’entretien. « J’ai vécu beaucoup de souffrance, d’humiliation… des abus de pouvoir », confie Gaëlle. « Les prieures me renvoyaient l’image d’un monstre. Ce que l’on a détruit en moi, c’était une part fondamentale. Cette blessure, je l’aurai toujours », dénonce Mélanie.

En lançant un appel à témoignage, les Fraternités de Jérusalem avaient-elles conscience qu’elles se retrouveraient confrontées à des victimes ? Le mot fait peur, même à certains ex-membres des deux instituts. Ces derniers veulent voir une « sincère volonté de vérité » de la part de leur ancienne famille religieuse. Mais ils restent craintifs : « Il ne s’agirait pas dans cette relecture de l’histoire de tout mettre sur le dos de Pierre-Marie. S’il a pu garder un tel pouvoir si longtemps, c’est qu’autour de lui, il a été soutenu, fustige l’un d’eux. Ceux-là, toujours dans la communauté, doivent aussi accepter de regarder en face leurs actions et inactions. »

Moi, j’y ai vécu un véritable viol de conscience.
– un ancien membre des frères de Jérusalem

L’histoire d’un lieu revient souvent en exemple : la Trinité-des-Monts, à Rome. « Cela a été l’éprouvette où se sont manifestés tous les dysfonctionnements du “système Delfieux”, le symbole même du difficile héritage du fondateur », analyse un ancien frère. L’édifice est prestigieux, « Pierre-Marie rêvait déjà d’un institut reconnu de droit pontifical en s’y installant », estime Pascal, qui y a vécu de nombreuses années. « Tenir une école, une maison d’accueil, en plus de nos vies en communauté et des études des uns et des autres… Ce n’était pas notre charisme d’être là, et à chaque fois que je l’ai souligné, un grand silence m’était opposé », témoigne-t-il. Les rythmes sont effrénés, les difficultés relationnelles explosives. « Surtout, combien de frères, de sœurs et de jeunes venus pour faire le point sur leur vie ont été cassés en ce lieu… », confient plusieurs ex-membres. « Moi, j’y ai vécu un véritable viol de conscience », souffle l’un d’entre eux. Les Fraternités décident finalement d’en partir en 2016. « Mais la version officielle est que cela a été une bonne expérience. Ce n’est pas vrai ! », s’étrangle un ancien frère. Tant que les abus spirituels et de pouvoir vécus au cœur de Rome ne seront pas admis comme tels, estime-t-il, l’histoire des Fraternités de Jérusalem restera « falsifiée ».

Des frères en mouvement depuis 10 ans

Chez les frères, on assure à La Vie que depuis 10 ans, avec le refus de garder le fondateur en poste comme prieur général en 2010, on a regardé les problèmes en face. Communautés épuisées par les multiples fondations, nombreux frères peu formés à la vie religieuse, responsables de communauté démunis face à l’exercice de leur charge… Pour plusieurs membres du conseil général de la branche masculine des Fraternités, ces dossiers ont bien été mis sur la table et abordés : « Frère Jean-Christophe, dès son entrée en fonction en 2011, a délégué sa charge et a normalisé les lieux de décision pour ouvrir à la diversité d’opinions. La formation a été entièrement revue pour être renforcée à tous les stades – pour les novices, profès temporaires ainsi que les frères en formation continue », détaille frère Charles. Le chapelain de l’église de Saint-Gervais à Paris insiste : « Nous ouvrons aujourd’hui un chantier très important et indispensable. L’intention est de continuer à transformer nos pratiques. Celles qui sont source de danger doivent impérativement disparaître. »

Un chemin difficile pour les sœurs

Chez les sœurs, les témoignages recueillis par La Vie indiquent que des dérives seraient toujours à l’œuvre. « On a conscience d’un problème, mais on refuse de l’affronter », assène Mélanie, « mise à la porte » récemment après 20 ans de présence et des vœux perpétuels. « J’ai vu beaucoup de sœurs partir, sans savoir pourquoi. J’ai découvert les raisons une fois dehors à mon tour », raconte-t-elle, la voix brisée. Son récit de vie en tant que religieuse ressemble fort à celui de personnes en grandes entreprises victimes de harcèlement managérial. Après un parcours chaotique dans l’institut – « On m’a demandé tous les deux ou trois ans de changer de lieu sans explication, ce que j’ai toujours fait par obéissance » –, on lui signale que son dossier fait état d’une instabilité. « J’ai alors accepté l’année de disponibilité qu’on me proposait, continue Mélanie. J’ai pensé que ça irait mieux après, que j’étais quand même une sœur, qu’on ne pouvait pas me virer comme ça. Je me trompais. »

 

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Lors d'une messe des Fraternités monastiques de Jéusalem, à la basilique Sainte-Marie-Madeleine de Vezelay, en 2011.

• P.RAZZO/CIRIC

Isabelle Chartier-Siben, présidente de l’association C’est à dire, qu’elle a fondé il y a 20 ans pour accompagner des victimes d’abus spirituels, psychologiques et physiques, connaît bien ce processus. « On flirte avec les règles canoniques concernant le départ de sœurs qui ont prononcé des vœux perpétuels », explique le médecin, psychothérapeute et victimologue. Selon le droit canon, une profès perpétuelle peut renoncer et être relevée de ses vœux si elle le souhaite : en revanche, l’institut doit faire état d’une « raison grave » pour se séparer d’elle. « Or, dans certains cas, il est demandé à la sœur de prendre un temps d’ex-claustration (durant lequel elle n’est pas exclue mais ne vit plus dans la communauté, ndlr) sans que cette dernière en comprenne la raison. Elle sort donc, en y étant obligée. Elle se retrouve seule du jour au lendemain, sans contact au fil des mois, et au terme du temps d’ex-claustration, les responsables lui expliquent qu’elle ne peut pas revenir puisqu’elle est, de fait, déjà dehors. Physiquement placée hors de la communauté, humiliée, se croyant coupable de ne pas être capable de répondre aux exigences d’une vie monastique, elle pense faire un choix libre en acceptant de signer son départ », analyse Isabelle Chartier-Siben, retraçant les étapes de ce que plusieurs anciennes sœurs nous ont confirmé avoir vécu. « Le problème majeur vient après, poursuit la thérapeute : ces ex-sœurs ne savent pas pourquoi elles ont été sorties, elles sont dans un flou par rapport à elles-mêmes, leur vocation, leurs désirs, leur être… Elles ont été rendues complices d’une décision à laquelle elles n’avaient pas participé, c’est un double abus. »

Le danger du « goût pour la vérité »

Pour cet autre spécialiste qui accompagne des religieux sortant de communautés déviantes, le point commun des « expulsés de Jérusalem », comme il les appelle, est que ces personnes ont manifesté « un goût pour la vérité » : « Cela commence par une petite vérité mise à mal. Ces frères et sœurs soulèvent l’incohérence. Face à l’absence de réactions ou la minimisation des personnes en responsabilité, ils insistent. Commencent alors un discours, des sanctions discrètes qui leur font comprendre qu’ils perturbent l’harmonie. Cela ne veut pas dire que les responsables sont dans le mensonge ni même qu’ils veulent faire du mal. Mais ceux-ci sont incapables d’accepter qu’ils puissent mal faire et faire mal. Ils se sentent dépositaires de la vérité et gardiens farouches de celle-ci. Là se situe la dérive structurellement dangereuse. »

Si ces anciennes sœurs parlent aujourd’hui, c’est « pour celles qui ne le feront pas, par peur des journalistes, par crainte que leurs propos ne se retournent contre elles si elles contactent la cellule d’écoute, par inquiétude de trahir l’institut… qu’elles soient encore dedans ou sorties ». Plusieurs ont souligné à La Vie que, par endroits, les courriers seraient toujours ouverts sans le consentement des sœurs, que le respect des cellules ne serait pas toujours respecté alors qu’elles devraient être « inviolables ». « Le livre de Pascal Ide sur les manipulateurs circule sous le manteau », nous confient-elles (Manipulateurs. Les personnalités narcissiques : détecter, comprendre, agir, éditions Emmanuel). Un ancien frère resté en contact avec des sœurs estime aujourd’hui que « celles qui sont dans l’institut ne sont pas encore libres d’avoir un avis propre ». Pour sœur Marie-Laure, porte-parole désignée des Sœurs de Jérusalem, la parole est pourtant libre : « Il y a eu des discussions autour du livre d’Anne Mardon, durant lesquelles toutes les positions se sont exprimées, même s’il y a des différences de ressenti. »

« N’y a-t-il personne pour faire arrêter cela ? »

Une ancienne sœur des Fraternités apostoliques de Jérusalem, elle, va plus loin dans la dénonciation d’un « système » broyant les personnes, reproduit dans cette branche de l’institut créée dans le Sud-Ouest par un prêtre en 1998.

Fin 2019, ses vœux temporaires n’ont pas été renouvelés sans explications, comme cela peut arriver. « Le harcèlement et la diffamation de certaines sœurs, c’est ce qui me révolte », murmure Éléonore. Aujourd’hui encore, tout échange avec les anciennes responsables de sa communauté – impossible d’y échapper puisqu’elle peine à obtenir les documents nécessaires à son retour à la « vie civile » – la plonge dans des heures de terreur. Formée par une sœur insistant pour qu’elle « arrête de faire marcher (son) intelligence et (se) soumette entièrement à sa prieure », baladée d’une communauté à l’autre sans explication – jusqu’à trouver, une fois, porte close car les démarches pour prévenir le lieu d’arrivée n’avaient pas été faites – puis, une fois mise à la porte, déposée sur le bord d’une route où ses parents sont venus la chercher… Elle commence doucement à mettre des mots sur ces six dernières années et demi : « Je suis entrée en confiance, on m’a trahie… Le mode de fonctionnement est tellement corrompu que l’on est arrivé à une aberration : pendant des mois, des sœurs de mon ancienne communauté en France ont envoyé des messages à ma prieure en Italie en disant que j’étais autiste, psychologiquement malade, que j’étais un élément de discorde entre les sœurs et frères italiens. Ma prieure a dû leur demander d’arrêter parce qu’elle, elle était sur place et savait que c’était faux. Quand j’ai demandé : n’y a-t-il personne pour faire arrêter cela ?, elle n’a pas pu répondre. Manifestement, la réponse est non. »

Des contre-pouvoirs ?

Au fil des décennies, plusieurs évêques auraient été alertés par d’anciens membres de l’institut des dérives concernant l’obéissance, l’idéal de transparence, ou simplement le mal-être profond de frères ou de sœurs. Le Service accueil-médiation de la Corref (Conférences des religieux et religieuses de France) a eu à gérer des dossiers pour dénouer des contentieux entre les Fraternités et certains membres les quittant. Ces responsables ecclésiaux, joints par La Vie, ont insisté sur la complexité de ces cas. « Lorsqu’une sœur ou un frère quitte sa communauté, il y a forcément de la souffrance », nous explique Mgr Jérôme Beau, chargé des Fraternités dans les années 2010 en sa qualité d’évêque auxiliaire de Paris à l’époque. « Difficile de savoir dans ce temps de dépression ce qui est de l’ordre de la vérité. » Comme d’autres, il a effectué des visites canoniques mais estime n’avoir jamais eu « d’alertes caractérisées ». Concernant les Fraternités apostoliques de Jérusalem, leur référent, Mgr Nicolas Brouwet, n’a pas souhaité répondre à nos questions. À Éléonore, qui lui a détaillé sa douleur, il a répondu qu'il comprenait la difficile situation de la jeune femme, tout en ajoutant, dans un e-mail que La Vie a pu consulter : « Je ne vois pas en quoi vous seriez une victime. »

Devant ces réactions, les experts de la lutte contre les dérives sectaires dans l’Église ne comprennent pas. De nombreux livres existent aujourd’hui sur la question, jusqu’à un numéro de la revue des évêques de France, Documents Épiscopatsspécifiquement consacré au sujet. « Il y a des symptômes identifiés, y compris dans les milieux chrétiens, pour faire la part des choses entre ce qui relève du dépit amoureux ou du dépit d’échec, et du harcèlement voire de l’abus. Malheureusement, les autorités ecclésiales ont peu le réflexe de se former sur le sujet ou de se faire aider », déplore une psychologue suivant d’anciens religieux.

Un long travail de vérité à venir

Un an après sa mise en place, sur quoi a débouché l’appel à témoignages lancé par les Fraternités de Jérusalem ? Composée, les premiers mois, d’un frère et d’une sœur des instituts, ainsi que d’une religieuse d’une autre communauté, la cellule d’écoute est en pleine refonte. C’est une nouvelle structure qui va prendre contact avec ceux et celles qui ont écrit et attendent, fébrilement, un rendez-vous. Les responsables des Fraternités ont en effet retiré leurs membres du dispositif et se préparent à en donner les rênes à de hauts fonctionnaires en retraite, indépendants, sur les conseils du président de la Ciase (Commission indépendante sur les abus dans l’Église), Jean-Marc Sauvé. Il leur reviendra alors de créer un protocole respectant la confidentialité des témoignages mais permettant à l’institut de recevoir des éléments pour continuer son travail de réforme. « Nous avons évolué pendant ces neuf mois tout en gardant le cap », insistent frère Jean-Christophe et les membres de son conseil, ajoutant que l’ouvrage du prieur des Chartreux, Dom Dysmas, sur les dérives dans la vie religieuse, était au programme de lecture d’été de tous les prieurs. Anne Mardon, elle, continue son propre travail de mémoire et affûte, dans un second livre publié fin septembre chez l’Harmattan, son regard critique sur les Silences dans l’Église.

source : lavie.fr

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