Cynthia Fleury : « C'est l'individu qui va restaurer le citoyen »

13 novembre 2020 à 19h14 - 632 vues

Par RadioTamTam

Face au ressentiment ambiant qui peut mener au pire, le projet républicain est à la peine. La philosophe et psychanalyste livre ses pistes pour sortir de la difficulté de l'époque à faire société.

Cynthia Fleury professeure titulaire de la chaire humanités et santé du Conservatoire national des arts et métiers, titulaire de la chaire de philosophie à l'hôpital du GHU psychiatrie et neurosciences, ausculte depuis des années les Pathologies de la démocratie (Fayard, 2005). Son dernier ouvrage : Ci-gît l'amer (Gallimard).

Dans son allocution en hommage à Samuel Paty, Emmanuel Macron a fait référence à Ferdinand Buisson et son expression « faire un républicain ». Que vous inspire cette formule ?

La formule de Ferdinand Buisson m'évoque d'abord la généalogie du concept de laïcité en France, associée à un certain type de philosophie enfanté par les Lumières. Il ne s'agit pas de la tradition de neutralité anglo-saxonne, mais plutôt d'une laïcité normative, avec cette idée que la liberté de conscience précède la liberté des cultes. Ce n'est pas une conception « relativiste » de la pluralité, mais plutôt un dispositif qui nous préserve de l'instrumentalisation du politique par le religieux, et vice versa.

Est-ce à l'école seulement qu'il revient de faire des républicains ?

Plus encore que la famille, l'école constitue le premier lieu de grande construction républicaine, la vérité élémentaire de la république. Elle est donc un lieu privilégié, non exclusif, de la fabrication du citoyen. Si l'école est défaillante, c'est surtout par l'ampleur de la transformation qui lui est proposée. La société est plus divisée, composite, complexe que jamais. Mais elle se retrouve démunie face aux défaillances de l'intégration et aux transformations idéologiques qui ont marqué la population.

Le mot « république » revêt-il encore le même sens que sous la IIIe République ?

Il nous faut sortir de cette idée irénique d'une naissance « douce » de la république. Celle-ci a toujours été radicale, et dure pour les communautés et les identités régionales et locales, sans parler d'un rapport encore plus dur avec l'Église. On refait souvent l'histoire. La manière dont on a construit la république a été douloureuse, avec de vraies déchirures et des affrontements entre les Français, entre une conscience qui tendait vers l'athéisme, vers un certain type de laïcité, et une autre où pesait encore beaucoup le poids des communautés traditionnelles. On a trop oublié que pour élaborer la laïcité, une partie de la France a dû penser contre elle-même, et que l'histoire républicaine n'est pas assimilable à l'histoire de la nation française. Il faut relire les verbatim entre Buisson, Aristide Briand et Émile Combes pour s'en convaincre. Aujourd'hui, le contexte mondial est de nouveau très difficile : les nations sont de fait multiculturelles, et la politisation du religieux revient très fort, partout dans le monde.

Monte, plus qu’une colère, une volonté de ne pas se réconcilier, de considérer que la république est caduque, qu’il est temps d’en “découdre”.

Votre livre Ci-gît l'amer parle du ressentiment individuel et collectif qui traverse la société de toutes parts. Que désigne cet affect ?

Le ressentiment s'identifie à une rumination victimaire, à une forme de complaisance dans la plainte, qui vient empêcher le sujet, le piéger, et qui lui fait dénigrer, parfois lui-même, toujours le monde, de façon de plus en plus indéterminée. Max Scheler parle d'autoempoisonnement de l'individu, extrêmement difficile à guérir, car le déni grandit à mesure que le ressentiment s'installe durablement.

Ce ressentiment ambiant peut-il mettre en péril ce projet de « fabrication des républicains » ?

Le constat de l'atomisation de la société et des fractures multiples n'est pas nouveau. Le phénomène est profond, et s'accroît depuis plus de deux décennies. Mais le pas de plus aujourd'hui est que monte, plus encore qu'une colère, une volonté de ne pas se réconcilier, de considérer que la république est caduque, qu'il est temps d'en « découdre », que la véritable politique consiste à utiliser la violence, ou à avoir recours à un pouvoir autoritaire fantasmatique, donnant l'illusion de protéger précisément ces sujets « ressentimistes ».

Comment expliquer ce passage à une société du ressentiment ? Que s'est-il passé par rapport à il y a 20 ou 30 ans ?

Il y a eu bien entendu des moments de ressentiment antérieurs à la Ve République, qui restait jusque-là plutôt à l'abri. Ces affects négatifs qui empêchent d'avancer ont resurgi en France et dans les sociétés occidentales à cause de l'idéologie néolibérale mondiale, qui met en concurrence de façon extrême des individus, entre eux et à l'intérieur d'eux-mêmes. L'individu-consommateur, quand il consomme sans freins, favorise le dumping social et finit donc par contracter contre lui-même en tant qu'individu-travailleur. Par ailleurs, le cadre de l'État-nation était encore opérationnel dans un monde où les frontières économiques et politiques étaient sauvegardées. Là, le politique est déstabilisé par l'autonomisation de la finance et des multinationales, et la gouvernance mondiale est au point mort, sachant qu'elle ne peut pas nier la souveraineté des États-nations. Ce qu'on appelle le « capitalisme de plateforme » fait sécession en ne consentant pas à l'impôt, alors qu'il représente une part très significative de la richesse mondiale. Ajoutez les pressions migratoires : vous avez le cocktail d'effondrement et de sentiment de « remplaçabilité » pour les individus.

Face à un tel contexte, le projet républicain apparaît-il encore désirable ?

Il rencontre de vraies difficultés, car pour certains il est devenu obsolète, inapproprié, pas adapté à la mondialisation. La normativité de la république peut être comprise comme liberticide. Certains individus vont chercher ailleurs, notamment dans des communautés, des restaurations narcissiques. Une manière d'incarner le projet républicain reste l'école. Si nous retrouvons la possibilité d'en faire le lieu de la restauration narcissique et sociale, c'est gagné. Mais nous savons que l'école aujourd'hui reproduit trop les inégalités socio-économiques et culturelles.

La liberté d'expression, l'un des piliers de la république, est actuellement au centre des débats. Doit-elle se manier avec responsabilité, comme le disait Jacques Chirac en 2006, déjà à propos des caricatures de Mahomet ?

La liberté d'expression se manie déjà avec responsabilité, au sens où il existe des lois qui restreignent très démocratiquement son usage - c'est le cas pour le négationnisme, par exemple. Par ailleurs, il existe la possibilité de recourir au droit si l'on juge qu'il y a eu insulte, injure, incitation à la haine. Nous ne pratiquons nullement une liberté d'expression de toute-puissance. En revanche, il faut être conscient de l'instrumentalisation par les non-démocrates des idéaux démocratiques, comme la liberté, le respect, la responsabilité, pour les retourner contre eux-mêmes. Le blasphème n'a aucune pertinence dans le droit français. En France, la liberté de conscience peut déboulonner tous les dogmes, et il est possible de caricaturer ce déboulonnage. Aucune infaillibilité dogmatique n'est reconnue dans l'espace public.

Que dire à ceux qui se sentent attaqués dans leur identité ?

Il faut expliquer - et sans doute initier dès le plus jeune âge - cette capacité de déconstruction intellectuelle : désacraliser un dogme, l'illustrer par une caricature, n'est nullement stigmatiser des individus. C'est subtil, mais c'est là un enjeu profond pour préserver les libertés individuelles et collectives. Notre histoire est jalonnée par des affrontements très lourds concernant cette liberté de désacralisation. Aujourd'hui, il y a en plus une pulsion victimaire prête à amalgamer.

Ne va-t-on pas trop loin dans l'autre sens quand on fait des caricatures la forme la plus aboutie de la liberté d'expression ?

Vous aurez toujours des instrumentalisations, voire des provocations, des deux côtés. L'enjeu est de trouver le moindre mal pour préserver la liberté de pensée.

L'autorité est recherchée par les temps qui courent ; le risque d'un régime populiste en France nous menace-t-il ?

Tout est en place pour que soit désigné par les individus celui qui légitimera leur ressentiment et leur donnera l'illusion de les protéger, voire de sanctionner ceux qui sont identifiés comme coupables d'injustice à leurs égards.

Comment faire pour que tout cela n'explose pas ?

Il y a les réponses institutionnelles, celles liées aux politiques publiques, à l'école, mais tout cela renvoie à un temps sensiblement long. En tant que professeure et analyste, j'essaye d'accompagner les étudiants comme les patients pour trouver, déjà, en eux, les ressources individuelles pour sublimer et dépasser le ressentiment, s'ils s'en sentent atteints. Il s'agit alors de trouver un dispositif de restauration, de lutte contre ces effondrements narcissique et psychique. Heureusement, il n'y a pas que la psychanalyse pour faire ce travail-là. Chacun peut trouver une voie de sublimation des pulsions ressentimistes : l'amour, le sport, le travail, la création, l'humour, l'engagement associatif et politique, tout ce qui peut nous permettre d'échapper à la rivalité mimétique. Dans une société individualiste, il faut comprendre que nous ne restaurons pas le citoyen sans restaurer l'individu.

Si nous retrouvons la possibilité de faire de l’école le lieu de la restauration narcissique et sociale, c’est gagné.

Vous n'évoquez pas les religions... Pourtant, à lire l'encyclique Fratelli tutti, n'a-t-on pas un message qui vient enrayer la tendance à s'enfoncer dans le ressentiment ?

C'est mon côté athée... mais je suis laïque, donc si la transcendance spirituelle ne se politise pas, je l'envisage tout à fait comme voie de sublimation possible. Qu'est-ce que la sublimation ? Précisément une symbolisation, une manière de faire advenir ce qui est absent ; autrement dit, face à une frustration ou à une perte, le sujet accepte de différer une satisfaction pour la trouver ailleurs. La sublimation est toujours une forme de transcendance, mais non dogmatique.

Votre visée est politique en somme…

Pour moi, accompagner un sujet pour qu'il devienne « agent » a une portée politique. Si un gouvernement se trouve face à des individus qui n'ont pas appris à sublimer leurs affects, soit il sera lui-même débordé, soit il débordera de l'état de droit en y mettant fin. L'enjeu du politique n'est pas tant le bon gouvernement que, en amont, ce travail éducatif sur les individus. Mais il est bien évident que tout ce travail est du registre du temps long. Or, nous avons perdu cette vision à long terme dans un monde où tout s'accélère.

SOURCE : LAVIE.FR

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