AFRIQUE : Fin du franc CFA : la fin d’une ère et l’espoir d’une souveraineté monétaire pour l’Afrique Actualité Afrique 2050 23 mars 2025
23 mars 2025 - 16:59 - 1724vues
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À propos de Félicité Amaneyâ Râ VINCENT - Rédactrice en chef à RADIOTAMTAM AFRICA , Félicité s'engage à façonner la radio de demain pour une Afrique prospère, inspirante , et prête à illuminer le monde. Nous Contacter
Introduction
Le franc CFA, monnaie commune héritée de la colonisation française, vit sans doute ses derniers chapitres. Symbole économique de la Françafrique, ce système monétaire vieux de plus de 75 ans est remis en cause par une nouvelle génération de leaders et de citoyens africains. Leur revendication : recouvrer la souveraineté monétaire et mettre fin à un arrangement jugé néocolonial et injuste. Ces changements s’inscrivent dans un mouvement plus large de démantèlement de la Françafrique, cette relation privilégiée et souvent opaque qui a longtemps uni la France à ses anciennes colonies d’Afrique. Entre données économiques, déclarations politiques et enjeux géopolitiques, cet article engagé fait le point sur la fin annoncée du franc CFA et sur la transformation des relations entre la France et l’Afrique.
Origines coloniales du franc CFA et rôle historique dans la Françafrique
Carte de l’Afrique illustrant en vert les pays d’Afrique de l’Ouest et en rouge ceux d’Afrique centrale utilisant le franc CFA, un héritage monétaire de la colonisation française.
Le franc CFA est né en 1945, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, alors que la France s’apprête à ratifier les accords de Bretton Woods. Le général de Gaulle crée cette monnaie par décret le 25 décembre 1945 afin de doter l’Afrique française d’une devise stable arrimée au franc français
À l’origine appelé franc des Colonies françaises d’Afrique, le franc CFA est mis en place dans les territoires de l’empire colonial français pour contrebalancer l’influence monétaire britannique en Afrique
. Depuis, cette monnaie a traversé les indépendances en conservant un lien unique avec Paris : sa valeur est fixée par rapport à la monnaie française (puis à l’euro) et sa convertibilité est garantie par le Trésor français
Dès le départ, le franc CFA s’impose comme un pilier de la Françafrique, ce système de relations post-coloniales tissé entre la France et ses anciennes colonies d’Afrique. En 14 pays d’Afrique subsaharienne (8 en Afrique de l’Ouest et 6 en Afrique centrale), soit plus de 160 millions d’habitants pour un PIB cumulé d’environ 222 milliards de dollars, les transactions quotidiennes se font encore aujourd’hui en francs CFA. La monnaie a connu une parité fixe – d’abord avec le franc français (à l’origine 50 CFA = 1 franc français), puis avec l’euro depuis le 1er janvier 1999 au taux immuable de 655,957 francs CFA pour 1 euro
En échange de cette stabilité, les pays africains de la zone CFA ont longtemps accepté de placer une grande partie de leurs réserves de change sur un compte d’opérations au Trésor français et de limiter leur souveraineté monétaire.
Historiquement, Paris y trouvait son compte. La zone franc a facilité les échanges commerciaux et les investissements français en Afrique, tout en assurant aux anciennes colonies une stabilité monétaire relative. Pendant des décennies, des réseaux d’influence – les fameux « Messieurs Afrique » de l’Élysée et leurs homologues africains – ont profité du système CFA pour servir leurs intérêts
Selon des critiques, cette monnaie a fonctionné comme une « arme invisible de la Françafrique », permettant de prolonger l’emprise économique française sur ses ex-colonies. L’économiste sénégalais Ndongo Samba Sylla parle d’un mécanisme monétaire « pervers » qui bloque le développement des pays africains qui l’utilisent
Ainsi, derrière la façade technique d’une union monétaire, le franc CFA a joué un rôle politique central : celui d’outil de contrôle dans le pré carré africain de la France.
Une contestation grandissante portée par les peuples et les dirigeants africains
Si le franc CFA a survécu aux indépendances, il fait face depuis quelques années à une contestation sans précédent en Afrique francophone. Partout, la jeunesse et la société civile expriment un ras-le-bol vis-à-vis de cette monnaie perçue comme le vestige d’une tutelle coloniale. Le 19 août 2017, l’activiste panafricaniste Kémi Séba a dramatiquement illustré ce rejet en brûlant publiquement un billet de 5 000 francs CFA lors d’un rassemblement à Dakar contre la « Françafrique »
. Jugé pour ce geste symbolique, il sera finalement acquitté, tandis que sur les réseaux sociaux des milliers de jeunes saluent son acte. « Les questions impérieuses de la souveraineté et de l’autonomie des États africains postcoloniaux […] méritent d’être posées, et Kémi Séba les pose », écrivait à ce propos l’intellectuel Felwine Sarr, appelant à un débat de fond sur cette monnaie héritée du passé
Dans plusieurs capitales d’Afrique de l’Ouest et du Centre, des manifestations coordonnées ont eu lieu en 2017 et 2018 pour dire « Non au franc CFA ». À Niamey, Dakar, Cotonou ou Bamako, des pancartes réclament la « fin de la servitude monétaire ». Ce mouvement citoyen, inédit par son ampleur, met les dirigeants africains sous pression. Certains d’entre eux prennent clairement position contre le statu quo. Dès 2015, le président tchadien Idriss Déby déclarait que tant que le franc CFA serait garanti par la France, « il ne sera pas entièrement africain », invitant les pays de la zone à en sortir
. En 2019, le président béninois Patrice Talon annonce le rapatriement des réserves de change stockées en France : « La Banque centrale des pays d’Afrique de l’Ouest va gérer la totalité de ces réserves de devises » proclame-t-il, actant la volonté de souveraineté retrouvée
Plus récemment, ce sont des gouvernements de transition issus de coups d’État au Sahel qui relancent le débat monétaire dans une perspective panafricaine. En septembre 2023, devant l’Assemblée générale de l’ONU, le ministre burkinabè Bassolma Bazié a fustigé le franc CFA en des termes forts : « La France dispose d’un brevet du franc CFA qu’elle loue aux pays d’Afrique de l’Ouest et du Centre. Le franc CFA […] n’est pas une propriété africaine »
En d’autres mots, il rappelle qu’en dernière instance, cette devise reste régentée par Paris. En février 2024, le général Abdourahamane Tiani, chef du régime militaire du Niger, est allé plus loin en évoquant la création d’une monnaie commune entre le Niger, le Mali et le Burkina Faso, affirmant que « la monnaie est une étape de sortie de cette colonisation »
Ces prises de position illustrent un tournant : pour de nombreux Africains aujourd’hui, rompre avec le franc CFA équivaut à parachever l’indépendance et à briser les dernières « amarres » coloniales.
Le franc CFA face aux critiques : une question de souveraineté et de justice économique
Pourquoi le franc CFA concentre-t-il autant de critiques ? Au cœur du débat se trouve la souveraineté économique des États. En adhérant à la zone franc, ceux-ci ont délégué une partie de leur pouvoir monétaire. La politique monétaire est en effet largement dictée par des règles fixées en accord avec la France, qui assure la convertibilité du CFA et en garantit la stabilité. Pendant des décennies, Paris disposait même de représentants siégeant au sein des banques centrales africaines, disposant d’un droit de regard sur les décisions
Surtout, jusqu’à très récemment, les pays de l’UEMOA et de la CEMAC devaient déposer 50 % de leurs réserves de devises sur un compte d’opérations en France, héritage d’une obligation de « centralisation » datant de l’époque coloniale
Ce taux, jadis de 100 %, a été progressivement abaissé (65 % puis 50 % au milieu des années 2000), mais son principe même symbolisait l’asymétrie du système. En 2020, les réserves de change de la BCEAO (Banque centrale ouest-africaine) s’élevaient à environ 12 milliards d’euros (l’équivalent de cinq mois d’importations) : autant de fonds, censés sécuriser le peg avec l’euro, qui étaient placés hors d’atteinte des États africains eux-mêmes.
Les détracteurs du franc CFA soulignent que ce mécanisme profite d’abord à la France et aux élites, au détriment des économies locales. « La monnaie est contrôlée par le Trésor français », rappelle un observateur, et par conséquent « les pays africains acheminent plus d’argent vers la France qu’ils n’en reçoivent en aide », tout en perdant toute souveraineté sur leurs politiques monétaires
Le régime de parité fixe, combiné à une stricte discipline monétaire pour éviter de « faire marcher la planche à billets », a certes permis de maintenir une inflation faible (souvent sous 3 %). Mais ce choix de la stabilité s’est fait « au détriment de la croissance et de l’emploi », comme le reconnaît même un rapport parlementaire français
. En pratique, le franc CFA cher et stable a encouragé les importations de produits manufacturés bon marché plutôt que le développement d’industries locales. « La valeur de la monnaie renchérit mécaniquement les coûts de production […] et empêche [ces] pays de tirer pleinement profit du faible coût de leur main-d’œuvre », note ce rapport, qui cite l’exemple du coton malien vendu en dollars sur le marché mondial : quand le dollar faiblit face à l’euro, les marges des producteurs maliens s’effondrent
À l’inverse, des puissances comme la Chine ont bâti leur essor en maintenant leur monnaie à un taux faible pour doper leurs exportations – une flexibilité dont la zone CFA est privée.
La jeunesse africaine perçoit donc le franc CFA comme un frein au développement et un rappel constant de la domination étrangère. D’aucuns parlent même de « taxe coloniale » ou de « monnaie de servitude ». Sans aller jusqu’à cette rhétorique, on constate que la plupart des pays utilisant le CFA affichent une économie peu diversifiée, fortement orientée vers l’exportation de matières premières (pétrole, minerais, cacao, coton…) et l’importation de produits finis. Les PME locales peinent à accéder au crédit – le ratio crédit au secteur privé sur PIB n’est que de 23 % en zone franc, contre 100 % dans la zone euro
– ce qui freine l’investissement productif. Conséquence : un chômage élevé des jeunes et une dépendance aux importations y compris pour des biens de base (par exemple, le riz en Afrique de l’Ouest est majoritairement importé d’Asie
« Ce que demandent les peuples africains, c’est la fin du franc CFA et non sa réforme » clame l’économiste Demba Moussa Dembélé, estimant que les ajustements cosmétiques ne suffiront pas
Pour ces critiques, la souveraineté monétaire est une condition sine qua non d’une véritable justice économique : aucun pays ne peut prospérer durablement avec une monnaie sur laquelle il n’a pas de contrôle complet.
Vers des alternatives africaines : de l’ECO de la CEDEAO à d’autres monnaies régionales
Conscients du vent de fronde, les gouvernements de la zone franc ont engagé des réformes et explorent des alternatives. En Afrique de l’Ouest, l’idée d’une monnaie commune élargie à l’ensemble de la CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest) fait son chemin depuis longtemps. Ce projet de monnaie unique, baptisé « ECO », vise à regrouper aussi bien les pays de l’UEMOA (utilisant aujourd’hui le franc CFA) que les autres économies de la région comme le Nigeria, le Ghana, la Guinée ou le Liberia. Après de multiples reports, une date cible a été fixée pour 2027 par la CEDEAO afin de lancer cette nouvelle devise
L’enjeu est colossal : il s’agit de créer un espace monétaire ouest-africain autonome, sans tuteur extérieur, sur le modèle de l’euro (mais adapté aux réalités africaines).
Une étape importante a eu lieu le 21 décembre 2019. Ce jour-là, à Abidjan, le président ivoirien Alassane Ouattara et le président français Emmanuel Macron ont annoncé ensemble une réforme historique du franc CFA dans l’UEMOA. Cette réforme, saluée par beaucoup comme « la fin du franc CFA » (du moins en Afrique de l’Ouest), comporte trois volets principaux : changement de nom de la monnaie (qui devait devenir l’« Eco »), fin du compte d’opérations au Trésor français (donc de l’obligation de déposer les 50 % de réserves) et retrait des représentants français des instances de décision de la BCEAO
« J’ai entendu les critiques, je vois votre jeunesse qui nous reproche de continuer une relation qu’elle juge postcoloniale. Donc rompons les amarres », avait déclaré Emmanuel Macron ce jour-là, entérinant officiellement la volonté de tourner la page. Un accord de coopération monétaire nouveau a été signé dans la foulée, puis ratifié par l’Assemblée nationale française en 2020-2021, pour accompagner cette transition
Sur le papier, ces mesures marquent une évolution majeure. Finies, les réserves « captive » à Paris ; finis, les officiels français siégeant à Dakar. Même le nom « franc CFA », lourdement chargé d’histoire, devait disparaître. La directrice du FMI, Kristalina Georgieva, a salué « une étape essentielle dans la modernisation d’accords de longue date entre l’UEMOA et la France »
. Pour autant, de nombreuses voix relativisent la portée réelle de ces annonces. D’abord parce que la parité fixe avec l’euro et la garantie française de convertibilité, elles, demeurent inchangées
. Autrement dit, l’Eco ouest-africain, s’il voit le jour, resterait arrimé à l’euro – une concession faite notamment aux pays non francophones (Nigeria, Ghana…) inquiets de la stabilité de la future monnaie. Ensuite, le calendrier a pris du retard : l’adoption de l’Eco par l’ensemble de la CEDEAO, initialement espérée en 2020, a été repoussée. En cause, la pandémie de Covid-19, la nécessité pour chaque État de remplir des critères de convergence stricts (inflation maîtrisée, déficit budgétaire < 3 % du PIB, dette < 70 % du PIB, etc., objectifs qu’aucun n’a encore atteints simultanément), mais aussi des divergences politiques. Le Nigeria, poids lourd régional, a vu d’un mauvais œil l’annonce ivoiro-française de 2019, craignant que l’Eco ne soit qu’un CFA bis dominé par la France sous un autre nom. Les économistes africains critiques comme Ndongo Samba Sylla estiment d’ailleurs que sans repenser profondément le modèle, renommer le franc CFA en Eco reviendrait à « torpiller le projet de la Cédéao » en ne changeant que la façade
En Afrique centrale (zone CEMAC), la dynamique est plus timide mais réelle. Les six pays de cette région (Cameroun, Gabon, Congo, Tchad, RCA, Guinée équatoriale) utilisent le franc CFA (XAF) et observent de près les évolutions en Afrique de l’Ouest. Eux aussi envisagent des réformes similaires : en mars 2023, les chefs d’État de la CEMAC ont recommandé officiellement le changement de nom de leur monnaie, le retrait progressif des représentants français des organes de la Banque des États d’Afrique centrale, ainsi que la fermeture du compte d’opérations à la Banque de France avec rapatriement des réserves à Yaoundé
. Autrement dit, appliquer en Afrique centrale le même schéma qu’en Afrique de l’Ouest. Les autorités françaises se sont déclarées « ouvertes » et « disponibles » pour accompagner ces changements, tout en réaffirmant que la décision appartenait aux États africains
. Par ailleurs, des idées alternatives émergent çà et là : création d’un Fonds monétaire africain, réflexion sur des monnaies régionales adossées à des paniers de devises, voire adoption de cryptomonnaies (la Centrafrique a un temps annoncé faire du Bitcoin une monnaie officielle en 2022, avant de reculer
Toutes ces pistes traduisent la quête d’une émancipation monétaire. L’Afrique de l’Ouest, l’Afrique centrale, voire le Sahel, imaginent chacun leur futur monétaire, qu’il s’agisse d’une monnaie commune élargie ou de monnaies nationales nouvelles. L’ère du franc CFA, elle, semble bel et bien toucher à sa fin.
Un impact géopolitique majeur sur les relations franco-africaines
La sortie progressive du franc CFA rebat les cartes de la relation entre la France et l’Afrique. Pour Paris, c’est la fin d’un instrument de influence privilégié – un « lien ombilical » monétaire qui lui assurait un rôle de garant incontournable dans deux unions monétaires africaines. Concrètement, la France perd un siège à la table où se décident des politiques économiques de 14 pays, et ne détient plus de réserves africaines dans ses coffres. L’ère des décisions monétaires prises rue de Bercy pour toute l’Afrique de l’Ouest est révolue. Ce repositionnement s’inscrit dans la volonté affichée par les dirigeants français récents de mettre un terme à la Françafrique traditionnelle. Emmanuel Macron, en particulier, a multiplié les déclarations en ce sens, affirmant que la France voulait passer d’une logique de « cogestionnaire de la monnaie » à celle de simple « garant », c’est-à-dire accompagner sans dominer. En avril 2024, le gouvernement français a encore rappelé que toute réforme du franc CFA était du ressort souverain des États africains, la France se disant prête à appuyer ces évolutions « qu’elles portent sur le symbole du nom ou sur une refonte de l’organisation monétaire »
Du côté africain, l’impact géopolitique est tout aussi significatif. La fin annoncée du CFA est vécue comme une victoire symbolique et stratégique. C’est un pan du pacte colonial qui se désagrège, ouvrant la voie à de nouvelles orientations. Les pays d’Afrique francophone cherchent désormais à diversifier leurs partenariats économiques et financiers. Libérés (du moins partiellement) de l’ombre monétaire de la France, ils se tournent davantage vers d’autres puissances : la Chine, déjà premier partenaire commercial de l’Afrique, la Russie, qui s’affiche en soutien de certains régimes en rupture avec Paris, la Turquie, les pays du Golfe ou encore leurs propres voisins africains anglophones. Cette multipolarisation des alliances s’observe parallèlement dans le domaine de la sécurité et de la diplomatie : retrait des troupes françaises du Mali et du Burkina Faso, adhésion de certains pays au projet chinois des « Nouvelles Routes de la Soie », ou encore multiplication des sommets Afrique-Turquie, Afrique-Japon, etc. Sur le plan monétaire, la fin du CFA pourrait ainsi faciliter une coopération renforcée au sein de l’Afrique elle-même, par exemple via la Zone de libre-échange continentale (ZLEC) et les institutions financières panafricaines en gestation.
Il convient de noter que les changements ne sont pas sans risques ni défis. Abandonner la garantie française signifie pour les États africains assumer seuls la stabilité de leur monnaie. Or, nombre d’entre eux ont des économies fragiles, vulnérables aux chocs externes. L’exemple du Ghana – grand voisin de l’UEMOA qui dispose de sa propre monnaie, le cedi – est souvent évoqué : ces dernières années, le cedi a connu de fortes dépréciations et une inflation élevée, rappelant qu’une monnaie nationale mal gérée peut devenir une source d’instabilité. Cependant, pour les partisans de la réforme, l’argument de la stabilité ne justifie plus la tutelle monétaire. Ils soulignent qu’avec une gouvernance responsable et une intégration régionale accrue, les pays africains sont capables d’assurer eux-mêmes la viabilité de leur devise. D’ailleurs, l’expérience de l’euro montre qu’une monnaie commune peut exister sans tutelle extérieure, à condition d’établir des règles partagées et des mécanismes de solidarité entre membres. L’enjeu pour l’Afrique de l’Ouest et centrale sera donc de construire ces mécanismes endogènes. Plusieurs pays africains non-CFA ont déjà manifesté un intérêt pour rejoindre l’éventuelle monnaie commune ECO, signe qu’une dynamique inclusive est possible. À terme, la réussite ou l’échec de ces alternatives monétaires influencera grandement le poids géopolitique de l’Afrique et la nature de ses relations avec l’ex-métropole.
Conclusion : L’Afrique à l’aube d’un monde multipolaire – saisir l’opportunité de la souveraineté monétaire
La fin annoncée du franc CFA n’est pas seulement une réforme technique : elle symbolise une émancipation et redonne à l’Afrique francophone les clés de son destin monétaire. C’est une étape cruciale dans le démantèlement de la Françafrique et l’avènement d’une nouvelle ère de relations franco-africaines fondées, espérons-le, sur le respect mutuel et la coopération d’égal à égal. Sur le continent, ce tournant monétaire s’accompagne d’une prise de conscience plus large des enjeux de souveraineté économique. Qu’il s’agisse de mieux valoriser ses ressources naturelles, de renforcer ses marchés communs ou de défendre ses intérêts sur la scène internationale, l’Afrique entend parler d’une voix plus forte.
Dans un monde devenu multipolaire, où les centres de pouvoir se diversifient, l’Afrique a l’occasion de jouer ses atouts. Libérée du carcan du franc CFA, elle peut désormais intégrer pleinement les dynamiques régionales et mondiales en cours. La création d’une monnaie ouest-africaine indépendante, par exemple, pourrait catalyser l’intégration économique de la région et accroître son attractivité vis-à-vis des investisseurs du monde entier. De même, le renforcement des institutions financières africaines (banques centrales régionales, fonds monétaire africain, etc.) donnera aux États une plus grande marge de manœuvre pour négocier avec les partenaires étrangers, qu’ils soient européens, asiatiques ou américains. L’objectif ? Ne plus jamais reproduire le schéma d’une dépendance monétaire unilatérale, mais bâtir des partenariats équilibrés.
Bien sûr, les défis restent nombreux sur le chemin de cette souveraineté retrouvée. Il faudra de la rigueur pour éviter les dérives inflationnistes, de la solidarité entre pays africains pour soutenir les plus fragiles, et du courage politique pour résister aux pressions externes ou aux intérêts privés qui pourraient regretter l’ancien système. Mais l’aspiration profonde des peuples est claire : près de 95 % des militants et défenseurs des droits humains ouest-africains interrogés fin 2024 se disent favorables à la sortie du franc CFA. C’est dire si l’exigence de justice économique et de dignité souveraine est devenue puissante.
En tournant la page du franc CFA, l’Afrique francophone envoie au monde le message qu’elle n’est plus disposée à demeurer dans l’ombre de son passé colonial. Une page se tourne, celle d’une monnaie à deux faces – l’une africaine, l’autre française – qui a trop longtemps défini ses marges de manœuvre. La nouvelle page reste à écrire : celle d’une Afrique maîtresse de sa politique monétaire, arrimée non plus à l’euro mais à ses propres priorités de développement. Dans ce monde multipolaire en gestation, une Afrique souveraine et unie, forte de ses 1,3 milliard d’habitants, pourrait bien émerger comme un acteur clé, faisant entendre sa voix et ses intérêts avec assurance. La fin du franc CFA, engagée et militante, est peut-être le prélude à la naissance d’une Afrique enfin libre de choisir sa monnaie, et donc libre de choisir son avenir.




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