L’ordre mondial post-américain : comment l’Afrique peut-elle s’adapter à une géopolitique sans règles ? Actualités africaines 02 septembre 2026
02 septembre 2026 - 23:20 - 174vues
RADIOTAMTAM AFRICA
Podcast — Géopolitique
L’ordre mondial post-américain
Comment l’Afrique peut-elle s’adapter à une géopolitique sans règles ?
Par Mark Leonard
Cofondateur et directeur du Conseil européen pour les relations internationales (ECFR)
La Parole est une Force
L’ordre mondial dominé par les États-Unis s’effrite. Quels risques et quelles possibilités cette recomposition géopolitique ouvre-t-elle pour l’Afrique ?
Un monde post-américain marqué par l’incertitude
L’ordre international construit après la Seconde Guerre mondiale traverse une crise profonde. Les institutions multilatérales demeurent en place, mais leur capacité à prévenir les conflits, à garantir le commerce mondial et à faire respecter des règles communes paraît de plus en plus limitée.
Dans un essai intitulé The Abandoned Order: Learning to Live in a Post-American World, publié le 18 août 2026 par la revue Foreign Affairs, le politologue britannique Mark Leonard décrit l’émergence d’un monde « sans ordre », dominé par la fragmentation, les rapports de force et l’instrumentalisation des dépendances économiques. Lire l’article original dans Foreign Affairs.
Mark Leonard est le cofondateur et directeur du Conseil européen pour les relations internationales, ou ECFR. Ses travaux portent notamment sur la géopolitique, la Chine, les relations transatlantiques et la géoéconomie. Consulter sa biographie sur le site de l’ECFR.
La fin progressive de l’ordre dirigé par les États-Unis
Pendant plusieurs décennies, les États-Unis ont joué un rôle central dans la sécurité internationale, la protection des routes commerciales et le fonctionnement des grandes organisations multilatérales.
Selon Mark Leonard, cette période arrive à son terme. Washington conserve une puissance militaire, économique et technologique considérable, mais ne semble plus vouloir assumer seul le coût politique et financier du maintien de l’ordre mondial.
La Chine, la Russie et plusieurs puissances émergentes contestent également un système qu’elles considèrent comme déséquilibré et largement façonné par les intérêts occidentaux. Parallèlement, les puissances moyennes cherchent à diversifier leurs alliances afin de ne plus dépendre d’un seul partenaire stratégique.
Cette transformation ne débouche pas nécessairement sur un nouvel ordre dominé par Pékin. Elle pourrait plutôt conduire à une longue période d’instabilité, sans autorité centrale capable d’imposer durablement des règles communes.
Des institutions internationales toujours présentes, mais fragilisées
L’Organisation des Nations unies, l’Organisation mondiale du commerce et les conférences internationales sur le climat continuent leurs activités. Pourtant, les décisions déterminantes sont de plus en plus souvent prises en dehors de ces cadres.
Les conflits sont parfois gelés par des cessez-le-feu limités plutôt que résolus par de véritables accords de paix. Les différends commerciaux se règlent davantage par des droits de douane, des sanctions ou des restrictions technologiques que par les mécanismes traditionnels du multilatéralisme.
Le problème ne réside donc pas seulement dans le non-respect des règles. Il tient aussi à l’absence croissante d’un consensus mondial sur les règles elles-mêmes.
Fragmentation, contagion et points d’étranglement
Mark Leonard identifie trois grandes forces qui structurent cette nouvelle géopolitique : la fragmentation, la contagion et l’utilisation stratégique des points d’étranglement.
La fragmentation du monde
Les alliances politiques deviennent plus fragiles et les marchés mondiaux se divisent. Les États multiplient les accords régionaux, les partenariats spécialisés et les coalitions temporaires.
Cette fragmentation concerne également l’information. Malgré l’interconnexion numérique, les gouvernements et les populations ne partagent plus nécessairement la même compréhension des faits. Cette absence de réalité commune rend les négociations diplomatiques encore plus difficiles.
La contagion des crises
Les crises militaires ont désormais des conséquences immédiates sur l’énergie, l’alimentation, les transports, la finance et les technologies.
Un conflit régional peut ainsi provoquer une hausse mondiale du prix du pétrole, perturber les chaînes d’approvisionnement, accroître le coût des produits alimentaires et fragiliser les économies les plus dépendantes des importations.
La transformation des dépendances en armes
Les routes maritimes, les systèmes de paiement, les semi-conducteurs, les terres rares, les plateformes numériques et les infrastructures énergétiques deviennent des instruments de puissance.
Les pays capables de contrôler ces ressources ou ces passages stratégiques peuvent exercer une pression considérable sur leurs adversaires comme sur leurs partenaires.
Dans ce nouvel environnement, la puissance d’un État ne se mesure plus seulement à son produit intérieur brut ou à son armée. Elle dépend également de sa capacité à contrôler les ressources, les technologies, les données et les voies commerciales indispensables aux autres pays.
Quels enjeux pour l’Afrique ?
L’Afrique occupe une place centrale dans cette recomposition géopolitique. Le continent possède une part importante des minerais stratégiques nécessaires aux batteries, aux véhicules électriques, aux équipements numériques et à la transition énergétique.
Le cobalt de la République démocratique du Congo, le lithium du Zimbabwe, la bauxite de Guinée, le manganèse du Gabon ou encore le graphite du Mozambique attirent les convoitises des grandes puissances.
Mais la richesse en matières premières ne garantit pas automatiquement la souveraineté. Sans transformation locale, infrastructures solides et contrôle des chaînes de valeur, les pays africains risquent de rester de simples fournisseurs de ressources brutes.
Le corridor de Lobito au cœur des nouvelles rivalités
Le corridor de Lobito illustre cette nouvelle géopolitique des infrastructures. Cette voie logistique doit relier les régions minières de la République démocratique du Congo et de la Zambie au port angolais de Lobito, sur l’océan Atlantique.
Ce projet pourrait accélérer les exportations, attirer des investissements et améliorer l’intégration régionale. Il révèle également la compétition entre puissances étrangères pour accéder aux minerais stratégiques africains.
L’enjeu pour les États concernés consiste à faire de ces corridors des outils de développement industriel, et non de simples routes d’évacuation des matières premières.
Cela suppose d’investir dans la transformation locale, l’énergie, la formation, les transports régionaux et la création d’emplois qualifiés.
L’Afrique doit-elle devenir une puissance « artisanale » ?
Mark Leonard oppose deux manières d’agir dans ce monde instable.
Les « architectes » veulent reconstruire un grand ordre international fondé sur des institutions et des règles universelles. Les « artisans », eux, privilégient la souplesse, l’adaptation et les coalitions construites en fonction des intérêts du moment.
Cette approche peut trouver un écho en Afrique. Les États africains ne sont pas obligés de choisir exclusivement entre les États-Unis, la Chine, la Russie, l’Union européenne ou les puissances du Golfe.
Ils peuvent rechercher des partenariats diversifiés, à condition de négocier à partir de priorités nationales et continentales clairement définies.
Les BRICS+, le G20, l’Union africaine, la Zone de libre-échange continentale africaine et les organisations régionales peuvent offrir des espaces de négociation supplémentaires. Mais leur efficacité dépendra de la capacité des gouvernements africains à coordonner leurs positions.
Construire une véritable souveraineté africaine
Dans un monde où les interdépendances deviennent des moyens de pression, l’Afrique doit renforcer ses propres capacités.
Plusieurs priorités apparaissent essentielles :
· transformer davantage de matières premières sur le continent ;
· consolider la sécurité alimentaire et énergétique ;
· développer des infrastructures numériques souveraines ;
· renforcer les systèmes de paiement africains ;
· soutenir la recherche, l’innovation et la formation technologique ;
· sécuriser les ports, les corridors ferroviaires et les chaînes logistiques ;
· construire des positions communes lors des négociations internationales.
La Zone de libre-échange continentale africaine peut contribuer à réduire la dépendance envers les marchés extérieurs. Elle ne produira toutefois ses effets que si les États améliorent les transports, harmonisent les règles commerciales et facilitent réellement la circulation des marchandises.
Une occasion historique pour le continent africain
Le recul de l’ordre dominé par les États-Unis présente des risques majeurs : multiplication des conflits, protectionnisme, volatilité des prix, pressions sur les ressources africaines et rivalités entre puissances étrangères.
Mais cette transition ouvre également une possibilité historique.
L’Afrique peut cesser d’être uniquement un terrain de compétition géopolitique pour devenir un acteur capable de définir ses intérêts, de contrôler ses ressources et de négocier ses partenariats.
Dans ce monde fragmenté, la souveraineté ne se résumera plus au territoire, au drapeau ou aux institutions nationales. Elle reposera sur la capacité à produire, transformer, financer, transporter, protéger les données et garantir les besoins essentiels des populations.
L’avenir du continent dépendra donc moins des promesses d’un nouvel ordre mondial que de sa capacité à construire ses propres leviers de puissance.
Source principale : analyse de Mark Leonard, publiée dans Foreign Affairs, édition de septembre-octobre 2026. Cet article expose et met en perspective les thèses de l’auteur ; celles-ci relèvent de l’analyse géopolitique et ne constituent pas des faits incontestés.
RADIOTAMTAM AFRICA — La Parole est une Force.
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