SOCIETE : Les raisons de l’éviction du P-DG de Danone Emmanuel Faber

01 avril 2021 à 20h57 - 659 vues
Emmanuel Faber, P-DG de Danone, évincé le 14 mars 2021 de la direction de l'entreprise d'agroalimentaire. • FRANCOIS MORI/AP/SIPA

Par RadioTamTam

Plutôt que l’échec d’une vision sociale de l’entreprise face aux impératifs économiques, l’éviction d’Emmanuel Faber révélerait davantage les effets néfastes d’une hyperincarnation du dirigeant autour de ces enjeux.

« L’enjeu de l’économie (…), c’est la justice sociale » : en 2016, le discours du directeur général de Danone devant les futurs diplômés d’HEC avait fait parler. Catholique pratiquant, chrétien assumé à la tête d’un géant du CAC 40, Emmanuel Faber s’était fait le chantre d’une vision humaniste de l’économie. De quoi enthousiasmer ceux, notamment chrétiens, qui s’interrogent sur leur place dans le monde de l’entreprise.

Progressivement, le charismatique quinquagénaire incarne la conciliation entre business et morale, objectif économique et visée sociale et environnementale. Évincé brutalement de la direction de Danone le 15 mars 2021, sous l’action notamment de fonds activistes soucieux de la performance boursière du groupe, Emmanuel Faber paye-t-il son attachement à la politique sociale de l’entreprise ?

Stratégie de long terme

« C’est l’angle pris dans le débat public, mais cela n’a rien d’une évidence. Les choses sont posées de manière caricaturale », regrette Jérémy Lévêque, chercheur, doctorant aux Mines ParisTech et PSL Université sur les entreprises à mission. « La question n’est absolument pas là, tranche Pierre-Yves Gomez, professeur à l’EM Lyon et directeur de l’Institut français de gouvernement des entreprises. Danone est une entreprise sociale depuis 50 ans ! C’est un modèle, conçu par son fondateur Antoine Riboud, car l’entreprise, constituée d’un conglomérat de sociétés, ne pouvait trouver sa cohésion que dans une mission à la fois économique et sociale. Même si Emmanuel Faber a porté dans les médias un certain nombre de sujets sur la responsabilité sociale, tous les dirigeants de Danone ont été sur cette même ligne depuis 50 ans ! »

C’est dans cette même lignée que Danone est devenue l’année dernière la première entreprise à mission du Cac 40. Concrètement, cela signifie que ses objectifs (promotion de meilleures pratiques alimentaires, soutien à une agriculture régénératrice, etc.) sont inscrits dans ses statuts. Ces missions, qui font l’objet d’un double contrôle, interne et externe, deviennent alors juridiquement opposables.

Mais, là encore, ce choix porté par Emmanuel Faber n’en fait pas une cible particulière, car « il s’agissait d’une question de survie pour Danone, qui a une structure capitalistique particulière : l’entreprise est détenue par de multiples petits actionnaires qui la contraignent au court terme. Préciser sa mission lui permet de rééquilibrer et de légitimer une stratégie de long terme, y compris pour assurer sa pérennité économique », décrypte Pierre-Yves Gomez.

Une forte incarnation

En outre, l’adoption du statut d’entreprise à mission a eu lieu avec plus de 99 % des voix lors de l’assemblée générale de l’entreprise en 2020, sans critique d’aucun actionnaire ou administrateur. Enfin, « qu’Emmanuel Faber soit là ou pas, la portée sociale de Danone est maintenant inscrite dans le droit. Son départ n’est donc pas un coup dur pour les engagements sociaux et environnementaux de l’entreprise », explique Jérémy Lévêque.

« Le vrai sujet est plutôt l’hyperpersonnalisation par Emmanuel Faber de la vocation sociale de l’entreprise, qui a mené, sans doute malgré lui, à une forme de démesure, estime Pierre-Yves Gomez. La concentration du pouvoir entre ses mains (il était président et directeur général), ainsi que son management, jugé parfois brutal, sont devenus pesants. Il a été essentiellement évincé pour des questions internes de gouvernance. » Synonyme de pouvoir, sa starification aurait donc aussi mené à une solitude.

Cette forte incarnation, également portée par ses prédécesseurs Antoine et Franck Riboud, « doit servir à créer les conditions d’une dynamique collective. Ce qui n’a apparemment pas été le cas pour Emmanuel Faber, qui a vu partir plusieurs cadres proches de lui ces derniers temps », constate Nathalie Rouvet Lazare, associée dans la société de conseil spécialisé sur la gouvernance des entreprises Associés en gouvernance. Or, « en cas de tempête médiatique, il faut avoir construit un relationnel fort avec les équipes opérationnelles et le conseil d’administration, sinon on ne tient pas ».

Objectifs économiques, sociaux ou environnementaux

« Théoriquement, une politique de responsabilité sociétale des entreprises (RSE) est incarnée et portée par le directeur général, puis validée par le conseil d’administration, présidé par le président de l’entreprise », explique la spécialiste, auteure d’un rapport sur les entreprises à mission pour la Fondation Jean-Jaurès. À la fois directeur général et président, Emmanuel Faber concentrait les décisions. Une tentation « finalement normale, commune et très humaine », reconnaît Nathalie Rouvet Lazare ; « Tout porter n’est ni possible ni souhaitable. Rester sur ses périmètres de pouvoir permet de respecter les niveaux de contrôle. » Sans compter, que, « en incarnant de manière trop personnelle la tradition sociale de l’entreprise, Emmanuel Faber a accentué le décalage entre son discours généreux et l’obligation imposée à la base de continuer à engranger des profits trimestriels », complète Jean-Yves Gomez.

En bref, s’il ne remet pas fondamentalement en question la compatibilité entre objectifs économiques, sociaux et environnementaux, cet épisode éclaire la manière de porter ces sujets dans l’entreprise. Ainsi, si l’incarnation peut servir de porte-voix, « une trop forte personnalisation peut être dangereuse pour la vision sociale de l’entreprise elle-même, regrette Pierre-Yves Gomez. Car il suffit que le leader tombe, comme c’est le cas ici, pour que l’ensemble paraisse remis en cause ». C’est notamment ce qui inquiète Jérémy Lévêque : « Le cas Danone ne permet pas encore de se prononcer ni sur l’échec ni sur la portée de la société à mission. L’arbre, aussi grand soit-il, ne doit pas cacher la forêt », alerte-t-il, rappelant que 150 entreprises à mission existent aujourd’hui, deux ans après la création du statut, dont la Maif, Yves Rocher ou Aigle.

« Le pouvoir n’a de sens que si vous vous en servez pour rendre service », avait conclu l’ancien patron de Danone lors de son emblématique discours devant les étudiants d’HEC en 2016. Mis au service d’une belle cause, son exercice du pouvoir serait néanmoins devenu problématique. « On ne peut pas reprocher à Emmanuel Faber d’avoir porté ces questions, bien au contraire, reconnaît Pierre-Yves Gomez. Mais l’hubris menace tout dirigeant, même quand il défend des causes justes. La sagesse invite à la prudence et à l’humilité, et donc à admettre que les grands discours sociaux ne peuvent être portés par une seule personne, car c’est une contradiction dans les termes. Un dirigeant doit manifester qu’il est l’animateur d’une vision sociale défendue par toute une communauté de travail, et qu’il n’en est pas l’incarnation exclusive. » Au risque d’être tôt ou tard rattrapé par la réalité.

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