MUSIQUE : « Tu es là, au cœur de nos vies » : un chant populaire, mais par une porte dérobée

09 avril 2021 à 20h24 - 581 vues

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Par RadioTamTam

 Les tubes de la messe 2/8] Cible de nombreuses critiques dès sa création, ce classique s’est pourtant taillé sans peine une place de choix dans les assemblées chrétiennes. Histoire d’un chant qui a marqué bien au-delà de son époque.

L’histoire secrète des « tubes » de la messe
Ce sont des chants qui ont marqué l’histoire des paroisses depuis plus de 50 ans et sont, bien souvent, connus par cœur de tous les fidèles. À l’occasion du rassemblement Ecclesia Cantic, les 10 et 11 avril, La Vie explore durant une semaine les coulisses de la création et de la diffusion de quelques-uns des plus célèbres refrains d’église qui font partie, chacun à sa façon, du patrimoine catholique.
Demain retrouvez : « Si le Père vous appelle »

Raymond Fau, dont une anthologie a paru en 2014 chez Studio M, était plus troubadour que liturgiste. Mais ses chansons et prières chantées, composées pour les veillées et les camps de scouts, ont gagné les chœurs des églises et les cœurs de nombreux catholiques, traversant les générations.

« On me reproche parfois de ne pas assez travailler ma voix, mes textes, ma musique. Cette critique est juste. Les intellectuels me boudent, et je les comprends : mes rimes sont trop simples pour eux, mes images, trop banales. Et cependant, dans leur pauvreté, elles parlent aux gens que je rencontre dans mes veillées, elles font que soudain nous sommes bien ensemble, que nous pouvons aller même jusqu’à prier. »

30 ans de tournées

Tout Raymond Fau est là, dans ces quelques mots repris par son biographe et ami, Jean Humenry (Raymond Fau. Le mendiant de lumière, Bayard, 2016). Des mots qui chantent même quand il parle. Des mots qui se font rares à présent car, à 85 ans, le chanteur a depuis longtemps posé le micro et cessé les tournées – même s’il a longtemps voyagé par la suite, pour poursuivre sa seconde passion : la photographie.

C’était en 1996, après 30 ans de tournées, à arpenter les chemins de France et de la francophonie pour animer jusqu’à 300 veillées par an, rassemblant 100, 1000 ou jusqu’à 18 000 jeunes pour chanter ensemble, comme au Bourget, en 1968, lors d’un rassemblement scoute. C’était il y a longtemps…

Quelques jours avant la parution de cet article, Raymond Fau a tenu à nous appeler pour nous dire qu’il avait bien reçu notre lettre, et combien il était navré de ne pas pouvoir échanger. Trop fatigué. En raccrochant, on l’imaginait, dans le murmure du vent, sur le perron de sa petite maison du Sud-Ouest, à Graulhet, dans le Tarn, le village qui l’a vu naître. Chantant peut-être sur quelques notes improvisées, à la manière dont il aimait composer ses chants, fredonnant, cueillant l’inspiration qui fleurit sans prévenir.

Un succès imprévu

Raymond Fau n’était pas liturgiste. « Il n’a jamais prétendu l’être, note Philippe Robert, musicologue et compositeur de chants pour la liturgie. Ses compositions tenaient de la chanson religieuse, dans la lignée du père Aimé Duval. C’étaient des prières chantantes, qui exprimaient sa foi en Dieu. » C’est donc par effraction, pour ainsi dire, que Raymond Fau est entré dans les églises. Un succès imprévu, qui l’a lui-même surpris : « Les chants nous échappent », reconnaissait-il sur RCF en 2016, lors d’une émission qui lui était consacrée.

Tu es là au cœur de nos vies, sortie en 1973 chez Studio M sur un disque intitulé « Je te chante, Seigneur », fut l’un de ses plus grands succès. Dans les années 1970 et jusque dans les années 1980, il a inondé les messes dominicales et les célébrations de mariage, mais aussi les propositions à destination des jeunes et des enfants : groupes scouts, d’aumônerie ou de catéchisme, Action catholique des enfants (ACE)…

Aujourd’hui encore, il fait partie des 100 chants les plus repris par les assemblées dominicales, selon le Secrétariat des éditeurs de chants pour la liturgie (Secli) – parmi un répertoire qui en compte plus de 20 000.

Un style qui détonne

« La mélodie est simple, bâtie sur des clichés musicaux. Le chant est facile, joyeux, et se mémorise bien », estime Philippe Robert. « Si le texte des couplets est plus faible, il y a une force indéniable dans le refrain, qui exprime des choses essentielles en peu de mots, et de manière compréhensible par tous », note Daniel Ménard, qui fut pendant 20 ans le disquaire de la Procure, à Paris, et consultant pour le Secli. « Il m’arrive encore de le choisir, quand j’anime les chants dans ma paroisse. Je sais que je peux le faire entonner par n’importe quelle assemblée. »

Toutes les qualités d’un chant populaire, en somme : « Raymond est un excellent mélodiste », analysait le père Gaëtan de Courrèges, qui l’a accompagné à partir de 1967, dans le livre de Jean Humenry. « Un mélodiste, comme son nom l’indique, invente des airs qui “chantent”, qui trottent dans la tête et se transmettent, parfois même de génération en génération. Raymond possède un don qu’il tient sans doute d’une tradition de chanteurs populaires qui remonte aux troubadours. »

De fait, le succès de Tu es là, au cœur de nos vies fut populaire. Certes, la revue liturgique Église qui chante en a fait la recension à sa sortie. « Mais il n’a jamais été repris dans les sélections nationales élaborées par les évêques », souligne Daniel Ménard. Car déjà, après avoir suscité intérêt et curiosité des spécialistes, le « style Raymond Fau » détonnait. « Il était le “cauchemar” du Centre national de la pastorale liturgique (devenu en 2007 le Service national de la pastorale liturgique et sacramentelle, ndlr), sourit Daniel Ménard. Les liturgistes commentaient : “Dans le style de l’auteur…”, ce qui voulait tout dire ! »

Des critiques très dures

En réalité, les critiques furent très dures : « On ne demande pas à Raymond Fau de brûler ses fiches ou de casser ses disques. Mais ne faudrait-il pas, maintenant, qu’il se taise ? », écrivirent carrément Claude Duchesneau, Paul Bardon et Jean Lebon dans L’Important, c’est la musique ! Essai sur la musique dans la liturgie (Cerf, 1977).

Qu’avait donc chanté Raymond Fau ? « En veillée, un chrétien qui aime la musique et le soleil a parfaitement le droit de chanter les sentiments religieux que lui inspire sa foi, mais la liturgie vit à un autre régime qui n’est plus celui de la foi d’un individu, si sympathique qu’il soit, mais de la foi de l’Église. Certes, la foi de l’Église est bien celle d’hommes et de femmes concrets, mais elle n’en reste pas au ras de leurs perceptions, de leurs sentiments, de leurs expériences ou de leurs problèmes. » Fermez le ban ? Pas tout à fait.

Les critiques pointaient encore « l’extrême simplification » des couplets, « les réminiscences de chansons enfantines », « le caractère simpliste des mélodies » et l’usage récurrent de la première personne. « L’abondance de la production » était également suspecte à leurs yeux ; tout comme… son succès. « Ce type de production et l’environnement de disques et de soirées qui l’accompagne, aboutissent, dans bien des endroits, à l’exclusive : on ne chante plus que ça. »

« Il écrivait avec son cœur »

Mais le public et les assemblées dominicales ne l’ont pas entendu de cette oreille. Car, n’en déplaise à ses détracteurs, Raymond Fau chantait juste. « Il touchait par sa sincérité, estime Daniel Ménard, parce qu’il écrivait avec son cœur. »

Son succès, Raymond Fau le doit également à l’ambiance d’une époque unique. « Après la réforme liturgique de Vatican II, s’était ouverte une période de création foisonnante, se souvient Daniel Ménard. On avait besoin de chants, parce qu’il fallait bâtir un corpus en langue française, et les maisons de disques et les revues liturgiques étaient dynamiques. Il y avait des places à prendre. »

Personne n’avait pas prévu l’essor de genres si radicalement nouveaux, ainsi que le résume Philippe Robert : « La période précédente avait vu le renouveau du cantique, qui avait tourné le dos au style “dévotionnel” d’autrefois, avec des prêtres compositeurs (Joseph Gelineau, Lucien Deiss, René-Marie Reboud) et la publication des recueils Gloire au Seigneur (1947) et Les Deux Tables. Psaumes et chants pour la messe (1951). Il y avait aussi l’influence du courant d’inspiration néo-grégorienne, avec la Schola Cantorum et Vincent d’Indy… C’est à ce moment qu’ont émergé le chant rythmé et la variété. »

Un chanteur pour les enfants et la jeunesse

Un événement fit date : le rassemblement, diffusé en Eurovision, célébrant les 40 ans de la Jeunesse ouvrière chrétienne au Parc des Princes, le 30 juin 1967, où le chanteur américain John Littleton reprit les compositions du père Maurice Debaisieux devant 50 000 jeunes, comme le relate Olivier Landron dans son ouvrage le Catholicisme français au rythme du chant et de la musique (XXe-XXIe siècles) (Parole et Silence, 2015).

« La musique rythmée fut une bouffée d’air », se souvient Daniel Ménard. Une période d’intense création, avec Guy de Fatto, John Littleton, Maurice Debaisieux, sous les influences du jazz, du courant negro spirituals, du yé-yé. Une période qui vit l’irruption de la guitare et de la batterie dans les églises, dans l’espoir d’attirer les plus jeunes.

C’est dans ce contexte qu’arriva Raymond Fau. L’homme chantait pour les enfants et la jeunesse, notamment pour les Scouts de France, dont il fut l’animateur national à partir de 1963, et dont la maison d’édition, les Presses d’Île-de-France, diffusait ses productions. En 1967, Raymond Fau confia à Gaëtan de Courrèges l’enregistrement d’un premier 45-tours de « Chants de messe rythmés », puis créa le label « Arc-en-Ciel » et la collection des « Chantons ensemble ». En 1969, il partit sur les routes. En 1980, il avait enregistré 70 disques.

Paroles

R/ Tu es là au cœur de nos vies
Et c’est toi qui nous fais vivre
Tu es là au cœur de nos vies
Bien vivant, ô Jésus-Christ

Dans le secret de nos tendresses
Tu es là
Dans les matins de nos promesses
Tu es là

Dans nos cœurs tout remplis d’orages
Tu es là
Dans tous les ciels de nos voyages
Tu es là

Au plein milieu de nos tempêtes
Tu es là
Dans la musique de nos fêtes
Tu es là

(Fau/Studio SM)

Source :Lavie.fr

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