MUSIQUE : Le groupe ABBA pourquoi tout le monde (ou presque…) l'aime ?

Voici le portrait du groupe suédois de pop Abba.   • DPA/PICTURE ALLIANCE/LEEMAGE

Par Félicité VINCENT

Le célèbre groupe se reforme après 40 ans d’absence et sort, le 5 novembre 2021, un nouvel album intitulé "Voyage". C'est quoi la recette de ce succès intergénérationnel ? Ce sont des chansons qui offrent à la fois du réconfort et de l’inattendu à notre cerveau. Notre cerveau en raffole  de ce cocktail hyper vitaminé !

A la maison vous voilà donc, au milieu de votre salon, bras en l’air et tête projetée en arrière, tournoyant sur vous-même. Eh hop dès les premiers accords, vous avez abandonné votre pâte brisée, essuyé vite fait vos mains enfarinées, fait valser vos savates pour mieux glisser sur le parquet entrance.

Vous êtes dans une grande envie de danser  qui vous prend toujours au même moment. Lorsque le piano débarque en decrescendo : « tada tada tada ! » Aux premiers « Ouh ouh ! » Vous êtes en transe, prête à défendre votre titre de reine de la danse…

Mais pourquoi donc la musique d’ABBA nous rend-elle si heureux ? En 2015, Jacob Jolij, un chercheur en neurosciences cognitives avait placé Dancing Queen à la seconde place dans son Top 10 des chansons « feel good», des mélodies qui nous rendent joyeux, juste derrière Don’t Stop Me Now de Queen.

Notre scientifique nous explique que toutes ces chansons suivent un schéma semblable : un tempo sensiblement plus élevé que celui d’une chanson pop moyenne et une tonalité majeure.

Juke-box intérieur

C'est-à-dire il y a sans doute plus encore… ce que toutes les chansons du quatuor ne sont pas des hymnes à la joie… Alors pourquoi ? (« Varför ? » en suédois). La question est : qu’est-ce qui, dans leur musique, nous plaît tant ? Pour le savoir, il faut revenir aux bases. D'abord la musique est une succession de sons, des stimuli auditifs, agencés dans le temps et qui parviennent à nos oreilles.

Remarquons que notre cerveau fonctionne de manière prédictive. Nous utilisons une seule  petite partie des informations venant de nos sens qui est véritablement traitée par le cortex. Notre cerveau s’appuie sur ces infos, et les compare à ce que nous avons déjà vécu, nos expériences, nos souvenirs,  émet des prédictions sur la réalité présente.

C'est ainsi que lorsque nous entendons une chanson pour la première fois, celui-ci va donc se fonder sur les milliers de mélodies que nous avons entendues dans le passé, notre juke-box intérieur, pour faire automatiquement des prédictions sur le son qui va suivre. Le plaisir musical est  étonnamment lié à ces prédictions bien davantage, par exemple, qu’aux paroles d’une chanson !

Flot de dopamine

 Dans la revue Current Biology une étude publiée, par des chercheurs de l’Institut Max-Planck de Munich ont ainsi utilisé l’intelligence artificielle pour déterminer le degré d’incertitude de 80 000 accords dans 745 chansons pop à succès, dont Knowing Me, Knowing You d’ABBA. Ensuite, ils les ont fait écouter à des volontaires après les avoir dépouillées de leurs paroles et de leur mélodie.

Ils ont découvert les résultats  qui sont étonnants : le plaisir musical des auditeurs dépend essentiellement de leur incertitude lorsque ceux-ci anticipent un événement musical, et de la surprise provoquée lorsque la musique s’écarte de leurs attentes.

Il arrive parfois, que nous tombons juste et nous ressentons alors une forme de plaisir. C'est le contentement de celui qui a raison. Et même parfois, nous nous trompons : ce que nous entendons n’est pas à ce à quoi nous nous attendions et… cela nous plaît aussi ! C’est ce que les scientifiques nomment une « erreur de prédiction positive ».

C'est nos « schémas musicaux »

 Il se joue alors une interaction complexe dans le cerveau : un flot de dopamine, le neurotransmetteur lié à la motivation qui nous incite à répéter des actions plaisantes, jaillit alors dans notre striatum, une petite zone à l’intérieur de notre encéphale. S’active également la partie du cortex où sont stockés nos « schémas musicaux » entendus dans notre vie ainsi que les zones liées aux émotions comme l’amygdale.

Et voici la bonne nouvelle : lorsqu’une musique nous plaît, nous pouvons l’écouter et la réécouter avec le même plaisir ! Pourquoi ? Car nos représentations musicales mémorisées sont incomplètes. Notre cerveau continue donc à produire des « erreurs de prédiction positives », même après plusieurs écoutes.  C'est surtout la dopamine qui est libérée lorsque nous entendons un passage sonore que nous attendions mais aussi lorsque nous savons qu’un moment de surprise va arriver, par pure anticipation.

Nous pouvons sentir que  tout cela est très subtil.  En tout cas pas assez de surprises car la dopamine ne surgit pas : la mélodie nous indiffère.  Car il y a trop d’inattendus et nous sommes perdus, désarçonnés. Nous sentons que cela nous fait mal aux oreilles… Supposons que nous écoutons uniquement de la musique baroque, par exemple, nous serons sans doute vite agacés par du reggae.

Pourquoi cela ? Car, c'est les deux musiques fonctionnent de manière très différente : la probabilité pour qu’un accord succède à un autre n’est pas du tout la même. c'est pourquoi notre machine à prédiction est alors vite perdue ! C’est ce qui peut expliquer que certaines personnes n’aiment pas le jazz, surtout quand il est improvisé…

L'art du suspense et la manipulation

Ainsi donc un bon compositeur, est celui qui va savoir jouer avec ces schémas musicaux.   Daniel Levitin est un neuroscientifique américain dans le passionnant This is Your Brain on Music il écrit ainsi « Ceux-ci imprègnent la musique d’émotions en sachant quelles sont nos attentes, puis en contrôlant très délibérément le moment où ces dernières seront satisfaites, ou pas… ».

Exemple avec la « cadence trompeuse » : le compositeur répète plusieurs fois une même phrase mélodique, ce qui crée une attente chez l’auditeur, qui prédit la suite, la résolution. Allez et paf ! Et le compositeur ne lui donne pas ce qu’il attend. C'est un art subtil du suspense et la manipulation…

Revenons à nos moutons, donc à nos Suédois. Ces auteurs-compositeurs d’ABBA, Benny Andersson et Björn Ulvaeus, qui sont aussi les deux hommes du groupe, maîtrisent très parfaitement la recette du plaisir musical. Premier ingrédient de la recette est donc : un cadre connu pour satisfaire les attentes implicites des auditeurs.

Les premières chansons d’ABBA reprennent ainsi les codes (rythme, accords, paroles) des chansons populaires du folklore suédois et d’un genre allemand appelé « Schlager », apparu au début du XXe siècle et très populaire en Europe centrale. Peu à peu, le groupe s’est ouvert à d’autres styles, et donc à d’autres « schémas musicaux » et en empruntant les codes du disco ou bien encore de la chanson latino. L'objectif : toucher d’autres publics.

Surprendre l’auditoire

C'est une fois que ce cadre est posé, Benny et Björn s’en donnent à cœur joie pour surprendre leur auditoire. Et le mener ainsi par le bout du nez… Car leurs compositions sont extrêmement beaucoup plus élaborées qu’on pourrait le penser. « Ce qui me frappe d’abord chez eux, c’est que les mélodies ne font souvent pas ce que l’on attend d’elles », comme l'analyse ainsi le journaliste musical Warwick Thompson dans un article passionnant du très sérieux magazine Pianist. L’auteur prend comme l’exemple de Happy New Year. « La mélodie est si  sinueuse du refrain se déplace sous vos pieds comme une carpette mal fixée, et pourtant, elle reste indiscutablement juste », écrit-il.

Ou encore dans One of Us : « le plongeon mélodique inattendu sur le dernier mot de la phrase « feeling stupid, feeling small » n’a rien de conventionnel : et le refrain se termine sur une surprenante 7e de dominante (un type d’accord) qui n’est résolue que dans la dernière itération. »

Le même art du décalage dans les paroles. « Par  la mise en place des mots est tout aussi surprenante. Dans la phrase « And when you get the chance » (Dancing Queen), l’unique syllabe « chance » est placée sur un mélisme (sur trois notes, ndlr) de la manière la plus improbable. Le plus surprenant, Purcell et Britten ont utilisé la même astuce avec beaucoup d’effet. »

Distiller de l’inattendu

Mais l'énigme  nous dit pas pourquoi petits et grands aiment ABBA!  C’est simple : avant de se reconstituer, le groupe a cessé de jouer pendant quarante ans, mais leurs « schémas musicaux » ont régulièrement été réactivés dans nos cerveaux, comme s’ils étaient sans cesse surlignés en fluo.

Ils ont si bien  traversé les générations ! Le style d’ABBA est maintenant désormais inscrit dans notre mémoire. A tel que point dès que nous entendons les premières mesures de leurs deux nouvelles chansons, nous sommes capables de l’identifier tout de suite !

 Après toutes ces années de silence, comment est-ce possible ?  C'est grâce aux comédies musicales reprenant leurs tubes comme Mamma Mia. Mais pas seulement. Car Il y a aussi les samples, les phrases mélodiques que notre cerveau reconnaît immédiatement et dont se servent d’autres compositeurs avec plus ou moins de subtilité pour recréer une familiarité.

Avec un talent fou, ils savent distiller de l’inattendu dans leur composition, comme pour Hung Up de Madonna. Mais parfois, dès fois c’est loupé ! Shania Twain l’auteur C’est la vie, chanté par par exemple, se contente de reprendre note pour note le refrain de Dancing Queen (voir la page ABBA du site Whosampled qui répertorie les samples). Dans ce cas, mieux vaut retourner à l’original et savourer sans honte le plaisir de danser sur un bon vieux tube d’ABBA. Et notre cerveau adore tout ça !

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