AFRIQUE2050 : « L’empire qui ne veut pas mourir » : la Françafrique, ce qui change et ce qui reste

Par Félicité VINCENT

C'est deux ans de travail, une vingtaine de contributeurs, cette histoire de la Françafrique vaut autant par sa profondeur historique que par la variété des thèmes abordés. À ne pas manquer à l’heure où Emmanuel Macron entend imaginer les nouvelles modalités de la relation entre la France et l’Afrique.

« L’empire qui ne veut pas mourir, une histoire de la Françafrique »

Sous la direction d’Amza Boukari Yabara, de Thomas Borrel, de Benoît Collombat et de Thomas Deltombe.C’est tellement une somme complète et passionnante sur les arcanes et les basses-fosses des liaisons entre la France et ses anciennes colonies, un décryptage sans concession de cette part de notre politique extérieure, désigné par le terme péjoratif de Françafrique.

Son ambition ? Mettre « en lumière la façon dont une politique des réseaux a pu faire et défaire les pouvoirs sur le continent, et dévoiler la manière dont des factions politiques africaines ont participé activement, aux côtés de l’ancien Empire, à la ruine des promesses portées par les libérations nationales. La caution française restant le gage, jusqu’à ce jour, de leur stabilité », écrit l’universitaire spécialiste de la philosophie africaine, Nadia Yala Kisukidi.

C'est une  histoire éprouvante de la Françafrique qui est retracée et articulée par les auteurs, en six périodes, de la Seconde guerre mondiale à aujourd’hui.

â–º 1940-1957 est la genèse d’un système

Les pages qui sont consacrées à la conférence de Brazzaville aident à comprendre la genèse du système de domination que la France va adopter pour ses futures anciennes colonies. C'est un système théorisé dans la foulée de la conférence de Brazzaville par le gaulliste Henri Laurentie pour lequel « un exécutif fort ayant la main sur “un domaine réservé” dont l’Afrique subsaharienne serait un élément clé ».

→ EXPLICATION. Il faut refonder une relation entre la France et l’Afrique grâce aux jeunes.

Dans cette première partie, le lecteur apprendra aussi la véritable origine du néologisme « Françafrique » : son inventeur n’est pas Félix Houphouët-Boigny, mais le journaliste Paul Bastid qui l’utilise pour la première fois en 1945. Parmi les autres découvertes, le portrait de François Mitterrand en « précurseur de la Françafrique » et les discours de Michel Poniatowski et Claude Cheysson sur le néocolonialisme français entre 1954 et 1955.

â–º 1957-1969 c'est  le rôle central de Jacques Foccart

La période gaullienne que le livre revisite le rôle central de Jacques Foccart.  La manipulation pour défendre, punir, installer les chefs d’État dans le pré-carré français : guerre secrète au Cameroun, déstabilisation de la Guinée, assassinat du président togolais Olympio, guerre du Biafra, amitiés assumées avec les pires dictateurs des anciennes colonies…

â–º 1969-1995, l’enjeu énergétique

Après le retrait du général de Gaulle, C'est la Françafrique prend de nouveaux contours. Avec Pompidou, mais surtout sous Giscard d’Estaing, c’est le développement spectaculaire de la question des ressources énergétiques, pétrole, nucléaire… Dans cette « folie des grandeurs » qui gagne l’Élysée, l’armée, les mercenaires, les coopérants sont en première ligne.

Avec l’arrivée de la gauche au pouvoir, les choses ne changent pas. C'est la grande catastrophe sous François Mitterrand jusqu’au génocide rwandais. Une grande partie du livre, porte une attention particulière qui est accordée à la franc-maçonnerie, un aspect assez peu médiatisé de la Françafrique.  Passons en revues les affaires de corruption, en particulier le Carrefour du développement et l’affaire Elf. L’occasion aussi, de jeter une lumière crue sur les réseaux parallèles de Charles Pasqua, la « Corsafrique ».

â–º 1995-2010, c'est le tournant libéral

A partir de Jacques Chirac aux trois premières années du quinquennat de Nicolas Sarkozy, marque le tournant libéral de la Françafrique. Cette marque non seulement les grands groupes français installés en Afrique prospèrent en multipliant les acquisitions, mais des empires s’élèvent et de nouveaux marchés sont conquis. Le livre décrit la réalité  qui est très loin du discours sur le désengagement économique de la France en Afrique à cette période.

En réalité, « la Françafrique s’est fondue dans la mondialisation sans se dissoudre », exposent les auteurs. Et elle s’est même forgé des outils pour rester en position dominante : monétaire, avec la réforme de la zone franc en Afrique, mais aussi juridique avec la constitution de l’Organisation pour l’harmonisation en Afrique du droit des affaires (OHADA) : « Contrôler la norme, c’est aujourd’hui bien souvent gagner le marché », explique le Conseil d’État français en 2001.

Amitiés continues avec les autocrates, interventions militaires pour protéger ses « protégés » comme au Tchad et en Côte d’Ivoire, rien ne change vraiment, dans ces années-là. Sauf la justice qui s’intéresse à quelques affaires et quelques scandales mis à jour dans les années 2000.

2010-2020, l’intervention au Sahel

La dernière décennie est marquée par l’intervention militaire de la France au Sahel, la « grande affaire » qui attire l’attention de tous. Or, c'est  cette période qui est celle où la puissance de Vincent Bolloré en Afrique est éclatante, celle aussi des révélations des relations entre Nicolas Sarkozy et le colonel Mouammar  Khadafi. Le quinquennat d’Emmanuel Macron est tout autant marqué par les interventions militaires pour sauver un allié peu fréquentable, par le poids du milieu des affaires et par le jeu des intermédiaires informels dans une Afrique en pleine transformation.

L’Afrique-France c’est la grande farfouille du Bla-Bla-Bla sans changement juste une continuité du pillage et son lot endémique de la pauvreté.

 « C'est un des grandes paradoxes de la Françafrique est que son existence officielle est constamment réaffirmée sur le mode de sa fin décrétée », lit-on dans l’épilogue passionnant du livre. «  Bla-bla-bla les grandes annonces publiques (…) de Nicolas Sarkozy en passant par François Hollande jusqu’à Emmanuel Macron, ne diffèrent pas vraiment des discours déjà prononcés par François Mitterrand ou Jacques Chirac en leur temps (…). Ces paroles officielles masquent difficilement l’inquiétude qui les sous-tend : comment continuer ce qui a été, malgré un monde et des acteurs qui persistent à changer ? »

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