Violences sexistes et sexuelles : plongée dans l'industrie musicale où la parole se libère

27 octobre 2020 à 18h35 - 301 vues

Par RadioTamTam

L'industrie musicale n'échappe pas à la libération de la parole : recueil de témoignages, aide juridique aux victimes, de nombreuses initiatives émergent pour dénoncer les violences sexistes et sexuelles. Mais pour les associations, des changements profonds sont nécessaires pour empêcher les abus.

Elle, June Caravel, est une artiste qui cherche à sortir un album. Lui, pianiste reconnu, accepte de contribuer à son projet en tant que directeur artistique. Rapidement, son comportement dépasse la limite du cadre professionnel : il lui caresse le dos, l’appelle "mon amour", "ma déesse". Au bout de quelque temps, la musicienne met les choses au clair : il ne se passera rien entre eux. Il lui répond que "sans relation amoureuse, il n’y aura pas de relation artistique". Le projet d'album tombe à l'eau.

L’histoire de June Caravel, qui a depuis porté plainte pour harcèlement sexuel, n’est pas un cas isolé. Trois ans après #MeToo, l’appel du collectif MusicToo France a permis de rassembler plus de 300 témoignages entre juillet et septembre 2020 avec la volonté "d’associer des agressions et violences entre elles, commencer à dessiner des profils [d'agresseurs] et rassembler des plaintes", explique le collectif dans son manifeste.

Selon la Guilde des artistes de la musique (GAM), qui a réalisé un sondage auprès de 500 professionnels du secteur, "une femme sur trois dit avoir été victime au moins une fois de harcèlement sexuel. 39% chez les artistes féminines". Il y a un an déjà, plus de 1 200 artistes, parmi lesquelles le duo Brigitte, Clara Luciani, Camélia Jordana ou Pomme, cosignaient une tribune où elles appelaient à un changement des mentalités concernant les violences sexistes et sexuelles.

Une ambiance festive propice aux abus

La précarité du métier, l’ambiance festive et la starification des artistes sont autant de particularités qui peuvent rendre le milieu propice aux violences sexistes et sexuelles. "On est dans un perpétuel brassage des énergies, qui passe par les fêtes. Ça peut déraper", confirme Karen Lohier alias Katel, artiste.

"Avec l’alcool et la drogue à foison autour, les rapports peuvent vite prêter à confusion", ajoute Cécile Unia, rappeuse. Adolescente, elle collabore brièvement avec un beatmaker (créateur d'instrumentations) dont "la seule ambition est de coucher" avec elle. Une prise de conscience des dangers d'un milieu qui "mélange souvent professionnel, plaisir, fun et passion".

Beaucoup de victimes n’ont pas envie d’être les personnes qui vont 'niquer l’ambiance', elles ont plutôt tendance à vouloir apaiser, ne pas faire de remous. Bref, ne pas être les personnes qui vont attirer l’attention.Cécile Unia, rappeuseà franceinfo Culture

L’artiste met vite un terme à cette situation et mène aujourd’hui ses projets librement grâce au label qu’elle a fondé, Mentalow Music. "J’ai l’impression que les femmes prennent tellement sur elles, qu’il y a des choses qu'elles ont tellement intégrées, que parfois elles ne relèvent même pas des choses inacceptables."

Une cellule d'écoute pour les victimes

Conscients des problèmes qui secouent le milieu, certains syndicats se sont emparés du sujet. Ils ont signé un plan d’action pour lutter contre ces violences. Parmi les mesures de ce plan, un outil a déjà été mis en place par la FESAC (Fédération des entreprises du spectacle vivant, de la musique, de l’audiovisuel et du cinéma) : une cellule d’écoute destinée aux victimes de violences sexuelles dans le milieu de la culture.

Audrey Ellouk-Barda, secrétaire générale de la FESAC, a travaillé sur ce projet. "Le secteur doit regarder les choses en face", explique-t-elle. La cellule d’écoute, financée par le ministère de la Culture, offre notamment une aide psychologique et juridique aux victimes. "On ne voulait pas se limiter au recueil de la parole, mais donner des outils à la personne pour, si elle le souhaite, porter l’affaire aux tribunaux", détaille Audrey Ellouk-Barda. Au-delà de l’outil, c'est aussi un symbole : "elle permet de montrer que ce sont des choses qu’on ne tolère plus."

Du côté du Centre national de la musique (CNM), un groupe de travail a été formé pour réfléchir à la création d’une boîte à outils "pour aider les structures à lutter contre ces problèmes, leur donner des clefs pour gérer au mieux, et mettre en place des mesures internes", explique Audrey Ellouk-Barda, membre de ce groupe.

Les consciences s'éveillent

Jeune association, "Change de disque" ambitionne de son côté de "cartographier l’écosystème de la musique, avec ses lieux (labels, studios, salles de concert, régie) et ses relations professionnelles (artistes-entreprise, freelance-client…), pour repérer les asymétries fortes, où peuvent se nicher des abus." Sa cocréatrice, Emily Gonneau, estime qu’"on ne peut pas traiter la question du manque de représentativité des femmes et des problèmes d'écart de rémunération sans questionner celle des violences, alors que tout est lié."

L'industrie musicale se met en ordre de marche.Suzanne Combo, déléguée générale de la GAMà franceinfo Culture

Egalement cofondatrice de Change de Disque, Lola Levent a créé le compte Instagram D.I.V.A en 2015 alors que le sujet était encore peu abordé. La page se veut le relai de toutes les initiatives pensées pour lutter contre les violences. La jeune journaliste qui a, depuis 2017, toujours eu un pied dans l’industrie de la musique, a également choisi d’y partager des témoignages anonymes. "A l’époque, il y avait un vide sur les questions des violences et j’avais l’impression que personne ne faisait en sorte d’alarmer pour protéger les femmes", explique-t-elle.

Lola Levent assure avoir vu et expérimenté le sexisme dans toutes les couches de l’industrie musicale. Mais elle a aussi payé son militantisme. "Rien que le mois dernier", confie-t-elle. "Mes activités militantes sur D.I.V.A m’ont coûté un poste - de manière explicite. En gros, on m’a posé un ultimatum : choisir entre D.I.V.A, qui ne me rapporte rien, et un travail où mon intégrité morale n’était pas respectée. J’ai choisi la précarité."

Un milieu masculin

Difficile de changer le système lorsque les femmes y occupent une place si restreinte. Selon un baromètre, elles n'occupent que 14% des postes de direction en musique enregistrée. Pour faire décoller ce chiffre, la Fédération nationale des labels et distributeurs indépendants (FELIN) a mis en place un système de mentorat, MEWEM, qui vise à aider les femmes, pas toujours prises au sérieux, à entreprendre dans le milieu de la musique.

Régisseuse lumière, Gabrielle a souvent vu ses compétences remises en cause en raison de son genre. "À plusieurs reprises, certains (hommes) ont refusé que je les aide à la fin d’un concert : 'Ah non, tu ne touches pas à mes câbles !'. Mon collègue pouvait les manipuler sans problème. Et c’était souvent lui qui était remercié à la fin du concert, alors que j’avais fourni la même dose de travail. Une fois, j’ai eu droit à 'et à la régie, merci à Rémy et ses filles !'" "C’est un milieu où les gars te disent : en tant que femme, c’est bien ce que tu fais", souligne TTristana, productrice et DJ transgenre.

On m’amène un ampli qui n’est pas celui que je voulais et on me dit : c’est la même chose. On ne dirait jamais cela à un homme. Ça se joue là-dessus le sexisme dans la musique, sur la technicité, la soi-disant incompétence des femmes.Karen Lohier, artiste et cofondatrice du label Fracaà franceinfo Culture

Selon Suzanne Combo, déléguée générale de la GAM, une majorité écrasante des directeurs artistiques ou des techniciens sont des hommes. "Quand on est artiste, notre production passe par leur prisme", souligne-t-elle. "C’est systémique. Il faut séduire, incarner le désir de l’autre, et l’autre, c’est un homme."

Changer les mentalités

De Paye ta note à Balance ta major, qui multiplient les témoignages de violences, de nombreuses initiatives se sont additionnées à #MusicToo. Mais les solutions restent pour certaines difficiles à appliquer. Pour Karen Lohier, elles passeraient par l’instauration de quotas de femmes dans les instances décisionnaires. "On ne peut pas séparer la lutte contre le harcèlement et le sexisme et le changement des structures", justifie-t-elle.

L’artiste fait partie d’une commission paritaire créée par la SACEM (Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique). Elle propose notamment que les subventions allouées à la création de disques soient subordonnées à la présence de femmes dans les équipes de production. Mais pour que ces mesures soient acceptées, il faudra un changement des mentalités : "on nous dit qu’on ne peut pas imposer moins d’hommes dans les salles de concert", explique Karen Lohier, "car il s’agit de 'talents'. Mais c’est un mot-valise pour justifier des attitudes sexistes car il n'y pas de talent sans visibilité."

Preuve que ces problèmes sont de moins en moins tus, la chanteuse Lola Le Lann a renoncé récemment à sortir son album après avoir reçu des témoignages accusant l’auteur de plusieurs de ses chansons de comportements "effroyables et intolérables (…) preuves à l’appui", expliquait la chanteuse sur son compte Instagram. Pour Karen Lohier "il y a une prise de conscience dans le milieu de la musique en ce moment". "Peut-être que cette année, les choses vont vraiment changer", espère Suzanne Combo.

Pour les victimes de violences : Violence Femmes Info au 3919 et la cellule d'écoute d'Audiens pour les professionnels de la culture au 01 87 20 30 90. 

Source : FranceTvinfo

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