SOCIETE Pédocriminalité, inceste : briser le silence par la littérature

22 janvier 2021 à 23h36 - 205 vues

Sortie du livre de Camille Kouchner La familia Grande. • ALLILI MOURAD/SIPA

Le livre, en collection littéraire, est désormais le média par lequel le scandale des violences sexuelles sur des enfants éclate. Les grandes maisons d’édition n’hésitent plus à rompre l’omerta.

Par RadioTamTam

Il y a tout juste un an, c’est le livre témoignage de Vanessa Springora qui déboulait dans la rentrée littéraire de janvier – exposant la version de la relation sous emprise que l’auteure eut adolescente avec l’écrivain pédophile Gabriel Matzneff. Édité par la maison Grasset, le Consentement balayait tout sur son passage. En ce mois de janvier 2021, c’est au Seuil de lâcher sa bombe : Camille Kouchner publie un livre où elle dévoile le scandale de l’inceste perpétré à la fin des années 1980 sur son frère jumeau par son beau-père, Olivier Duhamel, célèbre politologue et timonier d’une grande famille intellectuelle parisienne.

Faire entendre

Même modus operandi : parution tenue secrète, enquête relais dans un grand quotidien, interview exclusive pour un hebdomadaire. Avec la littérature comme arme de persuasion massive : si Vanessa Springora est elle-même éditrice, Camille Kouchner est juriste, avocate habituée des prétoires, les deux sont des femmes rompues au maniement du verbe. Camille Kouchner, elle, n’est pas la victime directe de l’inceste, elle a changé dans son récit le prénom de son frère agressé – pour le protéger, dit-elle – et ne donne pas le nom du beau-père agresseur. Mais son livre est d’abord une vaste fresque qui décrit avec une extrême minutie « l’écosystème » dans lequel le crime a pu être commis, et le silence, imposé. On peut s’interroger sur le statut de cet ouvrage, à mi-chemin entre le témoignage littéraire, le documentaire et la mise en accusation.

Longtemps les témoignages autobiographiques sur l’inceste ont été l’apanage de maisons d’édition grand public comme Fixot (J’avais douze ans, de Nathalie Schweighoffer, en 1991), même si Christine Angot (déjà auteure de cinq ouvrages) consolida la voie de l’autofiction pour un large lectorat avec son roman l’Inceste en 1999 chez Stock, publié par l’audacieux Jean-Marc Roberts. Bernard Fixot continuait quant à lui à lancer des documents chocs en fondant XO (le Cri et le Silence, de Claudine Rohr, en 2013) ainsi qu’Oh ! Éditions (La première fois, j’avais 6 ans…, d’Isabelle Aubry, en 2008), épaulé par un marketing tonitruant.

De l’amour à l’infamie

Avec Vanessa Springora et aujourd’hui Camille Kouchner, on franchit un autre cap : il s’agit à chaque fois d’une charge forte à l’encontre du milieu intello-médiatique, soutenue par une écriture littéraire mise au service de la vérité. Dans la Familia grande, le lecteur est frappé par la précision de la restitution des faits sur le long terme, la description tout à la fois cruelle, formidablement impudique et digne du dysfonctionnement d’une famille entière, la mise en place de l’emprise (« l’hydre »), le parcours qui permet à l’auteure (devenue mère elle-même) de se décider à rendre visible l’invisible, à faire enfin entendre ce qui avait déjà été dit et était apparemment connu dans une partie du milieu germanopratin depuis une dizaine d’années sans que rien ne bouge, à briser un silence si difficile à rompre, justement en raison de la surface sociale de haut vol de l’agresseur.

Le livre de Camille Kouchner mélange sans doute les genres en mordant sur le terrain judiciaire et la question de la prescription. Mais son récit, terriblement arrimé au réel, s’élève pour atteindre une portée universelle en montrant la famille non seulement comme le territoire de l’amour et de la solidarité, mais aussi celui de l’hypocrisie et de l’infamie.

Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde, affirmait Camus, cité par Camille Kouchner à la Grande Librairie, la seule émission télévisée – littéraire, donc – dans laquelle elle ait accepté d’être interviewée une semaine après la parution de la Familia grande. Écrire pour nommer, et ainsi réparer le mortifère silence de l’inceste : ou la littérature comme l’antidote au maléfice qui pèserait aussi sur les générations à venir, enfants et petits-enfants…

À lire
La Familia grande, de Camille Kouchner, Seuil, 18 €.

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