Joe Biden et saint Augustin : une leçon politique inattendue

22 janvier 2021 à 22h27 - 233 vues

Le président américain Joseph R. Biden Jr. prête le serment d'entrée en fonction sur la plate-forme du Capitole des États-Unis lors de la 59e inauguration présidentielle à Washington D.C., le 20 janvier 2021. Plus de 2 000 militaires de toutes les branches des forces armées des États-Unis, y compris des éléments de la réserve et de la Garde nationale, ont apporté leur soutien aux cérémonies pendant la période d'inauguration.   • EYEPRESS NEWS VIA AFP

Par RadioTamTam

Après le discours d’investiture de Joe Biden qui a surpris en citant saint Augustin, l’essayiste François Huguenin revient sur la portée considérable de l’enseignement politique de l’auteur de La Cité de Dieu.

Joe Biden citant saint Augustin dans son discours d’investiture, la référence n’est pas passée inaperçue. Le 46e président des États-Unis a ainsi évoqué, après avoir prêté serment le 20 janvier, La Cité de Dieu, dans laquelle l’évêque d’Hippone enseignait qu’un « peuple est une multitude définie par les objets communs de son amour », une république de « créatures raisonnables ».

Il ne s'agit pas tant de savoir si Biden est augustinien ou s'il s'agit d'un discours opportuniste, si tant est que citer Augustin soit réellement de nature à flatter les foules américaines… Mais plutôt de comprendre ce que dit Augustin sur la notion politique de peuple et ce qu'elle peut dire aux chrétiens soucieux de la chose publique aujourd'hui.

Reprenons, donc, le texte d’Augustin. « Si maintenant on ne définit pas le peuple de cette manière [c’est-à-dire la manière de Cicéron] mais d’une autre, par exemple ainsi : “Le peuple est une multitude d’êtres raisonnables associés par la participation dans la concorde aux biens qu’ils aiment, alors assurément pour savoir ce qu’est chaque peuple, il faut considérer l’objet de son amour. Quel que soit d’ailleurs l’objet qu’il aime, s’il est une réunion, non d’animaux, mais d’une multitude de créatures raisonnables assemblées en société par la participation dans la concorde aux biens qu’elles aiment, il mérite à bon droit le nom de peuple ; peuple d’autant meilleur qu’il s’entend sur des choses meilleures, d’autant plus exécrable qu’il est d’accord sur des choses plus exécrables. Selon cette définition, qui est la nôtre, le peuple romain, sans aucun doute, est un peuple et sa chose, une république. […] Pourtant [malgré les guerres civiles], je me garderais de dire que le peuple romain n’est pas un peuple ou que sa chose n’est pas une république, tant que subsiste en lui quelque multitude d’êtres raisonnables assemblés en société par la participation dans la concorde aux biens qu’ils aiment. Ce que je dis de ce peuple et de cette république, je le crois aussi, qu’on n’en doute pas, et je l’affirme également du peuple et de la république des Athéniens et de n’importe quels Grecs, des Égyptiens et de l’antique Babylone, des Assyriens […] et encore de n’importe quelle république des autres nations. » (La Cité de Dieu, 19, 24 [BA 37, p. 163-165].)

Une plateforme de biens communs

Ce qu'Augustin nous dit pour aujourd’hui tient en trois idées forces. Tout d'abord, le peuple ne se comprend pas sans une participation à des « réalités qu’il aime ». Nous sommes un peuple car nous poursuivons ensemble des biens que nous considérons ensemble comme bons.

La question à nous poser, en tant que membres d’un peuple, est donc : « Quels sont ont ces biens qui nous réunissent ? » Nous devons nous poser la question pour former consciemment car nous sommes des « créatures raisonnables ». un peuple.

Et donc, en poursuivant l’interrogation, peut-on se mettre d'accord sur des biens communs au sens où ils sont à poursuivre ensemble ? Quels sont-ils aujourd'hui, par exemple pour nous en France ? Liberté ? sécurité ? justice ? écologie ? Quelle est cette plateforme commune de biens communs qui fait que nous participons à leur recherche en tant que peuple ?

Construire ensemble une République

Ensuite, tous les biens ne se valent pas. Nous formerons un peuple d'autant meilleur que les biens auxquels nous nous nous accordons à donner de l'importance seront meilleurs. D’où l’importance de participer à la discussion publique pour que ces biens poursuivis soient les meilleurs possibles. Mais même si ces biens sont médiocres, par exemple trop matériels, consuméristes, individualistes, ils n'en constituent pas moins le fondement de notre « concorde », de notre entente, de la paix civile entre nous.

Or, pour Augustin, et c’est essentiel dans sa pensée politique, une mauvaise paix est déjà une paix. Nous pouvons œuvrer à les enrichir de biens supérieurs, mais l’absence de ces derniers n'empêche pas qu'il y ait peuple auquel nous appartenons et qui poursuit ces biens comme la chose publique, la « république ».

Enfin, contrairement à la définition cicéronienne de la « république », qui possède un caractère normatif, une dimension morale, car elle inclut comme une condition sine qua non la notion de justice, la définition augustinienne est neutre : elle n’implique aucune considération morale ni religieuse.

Elle prend acte des biens que poursuivent les peuples et qui forment la constitution de leur « république ». Cela est très important car, ce faisant, Augustin reconnaît l’objectivité et l’autonomie du domaine politique. Il est en cela, l’héritier de saint Paul prônant l’obéissance à l’autorité politique dans son domaine propre : respect des lois civiles, paiement des impôts (Rm 13, 1-7) et de Jésus qui exhortait : « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » (Mt, 22, 15-22).

Améliorer la société

Cela a des conséquences très claires pour les chrétiens qui vivent dans une société qui ne l’est pas encore (jusqu’au IVe siècle) ou qui est menacée dans ses fondements (comme l’a connu Augustin avec le sac de Rome en 410). Il ne s’agit pas de reconnaître la république si et seulement si elle est conforme aux valeurs chrétiennes, mais de faire progresser ces valeurs dans une société qui forme en amont un peuple et une république qui en soi méritent le respect dû à la chose politique et notre implication en tant que citoyens.

Augustin dit aujourd’hui aux chrétiens : participer à la chose publique n’est pas d’abord exiger de la cité qu’elle soit conforme à la perfection de la cité de Dieu – impossible à atteindre pleinement en ce monde – ni au modèle social que l’Église est censée vouloir atteindre. Bien sûr, la foi dans le Christ permet de « purifier » la raison et doit pouvoir participer à la délibération commune. Mais elle n’implique pas d’imposer ou d’exiger, ni même de « fournir » des normes pour l’ensemble de la société parce qu’elles sont meilleures, comme l’a exposé le très augustinien Benoît XVI dans son discours de Westminster en 2010.

Comme l’avaient compris les premiers chrétiens, la participation des disciples du Christ à la chose publique ne se revendique pas comme différente de celle des autres citoyens. Elle vise le bien commun en estimant que ce qu’elle apporte peut servir à améliorer la société vers plus de justice, de paix, de liberté et de dignité de l’être humain.

Mais pour ce faire, pour être le sel de la terre, le levain dans la pâte, les chrétiens doivent reconnaitre la société dans laquelle ils vivent en tant qu’elle instaure la paix civile (« la concorde », dit Augustin), parce que, sans cette paix civile, il n’y pas les conditions minimales requises pour travailler paisiblement à l’évangélisation, mais aussi parce que cette paix civile est bonne en soi. Formant une instance critique quand c’est nécessaire, les chrétiens sont partie prenante d’une histoire et d’un destin communs.

Source : lavie

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