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#Bourgogne : Quarré, le village où il pleut des tombes

08 janvier 2018 - 131 vues

Si l’on aime se faire peur, se raconter des histoires à ne surtout pas coucher dehors, mieux vaut venir à Quarré-les-Tombes, dans l'Yonne, durant l’automne, lorsque des rafales mugissantes font tournoyer feuilles mortes et idées noires.

Evidemment, il faut choisir un soir de pleine lune : quand le grand projecteur blanc grésille dans son ciel d’encre, tout se change alors en cauchemar. L’ombre portée d’une croix couverte de lichen s’abat soudain comme une punition sur le gravier. Les dizaines de sarcophages de pierre qui entourent l’église Saint-Georges semblent s’entrouvrir, laissant sourdre une lueur spectrale. Dans de tels moments, Quarré-les-Tombes, à mi-chemin entre Avallon et Saulieu, dans l’Yonne, sur les premières marches du Morvan, apparaît comme le lieu parfait pour organiser un bal des vampires ou le congrès annuel de l’amicale des revenants. Suaire obligatoire et pétoche garantie.

Mais les quelque 600 habitants du village ne l’entendent pas de cette oreille. A l’heure où le sabbat bat son plein, les Quarréens jurent dormir paisiblement. Ces sarcophages sont d’époque mérovingienne, rappellent-ils. Datés du VIIe siècle et de la première moitié du VIIIesiècle, ils sont vides depuis belle lurette. Pas facile d’être un Quarréen. Où que vous alliez, on vous fait remarquer que ce n’est pas un toponyme pour habiter. Quarré-les-Tombes : un nom qui claque comme les pelletées du fossoyeur. On imagine d’emblée la patrie officielle de la mise en bière. Un bled maudit où il pleut des tombes. Voici pourtant une placette charmante, riante même – en tout cas de jour, sous le soleil. Le dimanche après le marché, la région s’y presse pour goûter les fameuses gaufres de la pâtisserie Quarré de chocolat (sic). Un régal qui, pour les esprits retors, a vaguement la forme trapézoïdale d’un cénotaphe. L’autre coutume du week-end consiste à se perdre sur les sentiers tout proches de la mystérieuse forêt au Duc. Le lieu fourmille de fontaines miraculeuses et de rochers «habités» autour desquels des Gaulois pratiquaient des rituels druidiques. L’ensemble est perché à 460 mètres d’altitude, isolé, difficile d’accès l’hiver, ce qui lui vaut d’être classé en «Pays de montagne».

La commune ne possède plus que 112 morceaux de ces fameux sarcophages : 46 cuves et 66 couvercles. Tous déplacés à l’ombre de l’église, pour ne pas dire rangés à l’abri des regards. A croire qu’on ne veut plus en entendre parler ! Combien y en avait-il autrefois ? «Mille, deux mille, peut-être plus», répond Catherine Robbé, professeure de lettres à la retraite, qui est bien la seule à se passionner pour le sujet et a écrit un mémoire rassemblant à peu près tout ce qu’on en sait. «Seule certitude, de l’entrée à la sortie, le bourg n’était, jusqu’avant la Révolution, qu’étalage de sarcophages à demi enterrés ou empilés à ciel ouvert», poursuit-elle. Les villageois vivaient au milieu de ce fouillis macabre. En 1780, l’abbé Bégon entreprit d’y mettre bon ordre en réaménageant le centre du village et en dégageant la perspective sur son église. «Une catastrophe archéologique, regrette Catherine Robbé. Si seulement cet abbé avait eu l’idée de les stocker dans un endroit sûr, nous posséderions aujourd’hui la plus grande concentration de sarcophages mérovingiens de France !» Hélas, au XIXe siècle, le grand nettoyage continua sous la houlette d’un autre ecclésiastique, l’abbé Henry, lequel régna sur la paroisse durant soixante ans. Menant l’agrandissement de l’église, il déplaça vers le cimetière actuel, en contrebas du village, une partie des tombes restantes en invoquant «un souci d’hygiène publique» – mais plus sûrement s’agissait-il de mettre fin aux superstitions, voire aux rites sataniques. Dans ses mémoires, l’abbé Henry affirme avoir fait une vingtaine de trouvailles lors de ce déménagement : quelques bijoux, armes et même de soi-disant restes de corps. «On est en droit d’en douter car les tombes avaient sûrement été pillées bien avant son époque», juge Catherine Robbé.

Comment tout ce fatras funèbre put-il atterrir ici ? Les religieux avancèrent l’idée que ce village était celui de «tombiers», des marchands de tombes. L’abbé Henry, notamment, affirmait que les sépultures se vendaient jusqu’à Clamecy, Autun, Lyon, Vienne et même Arles. Explication commode qui exclut pour de bon l’existence de rites funéraires anciens. Mais cela ne tient pas la route : les sarcophages de Quarré, du moins les 112 éléments restants, sont en calcaire, or le Morvan est le pays du granite. On sait que la matière première des sépultures de Quarré-les-Tombes, elle, provenait de carrières situées près de Coutarnoux, trente kilomètres plus au nord. Alors que chaque tombe pesait 800 kilos, pourquoi des marchands des VIIe et VIIIe siècles auraient-ils choisi de faire un tel voyage pour établir leur supermarché du monument funéraire ? Les plus beaux tombeaux, ceux qui auraient pu par leurs bas-reliefs révéler quelques secrets, se sont volatilisés : vendus, volés, enfouis sous le bitume ou remployés dans les soutènements des maisons. Mais sans doute pas reconvertis en auges pour les animaux car une rumeur ancienne prétendait que des chevaux y burent un jour et périrent dans la minute. Une autre légende suppose que cette accumulation cache en réalité une nécropole mérovingienne jadis placée sous la protection de saint Georges. Aux premières heures de la chrétienté, celui qui terrassa le dragon était vu comme un excellent intercesseur sur la route du paradis. A la sortie du bourg, on peut observer ce qu’on nomme ici le champ Cullan, une prairie dont la pente raide sert l’hiver de piste de luge. S’y déroula vers le VIIIe siècle une bataille entre sarrasins et chrétiens. Le chef de ces derniers, Renaud, fils du roi des Ardennes, s’endormit durant le combat au pied d’un chêne, bercé par le chant d’un rossignol. La victoire fut toutefois obtenue de justesse, grâce à l’intervention de saint Georges. En contrebas du champ de bataille, le minuscule ruisseau devint un fleuve de sang, déborda et entacha la prairie à tout jamais. L’herbe y est en effet plus brune par endroits. Effrayé par la folie des hommes, le rossignol aurait, quant à lui, quitté les lieux pour toujours. Mais le dimanche, à l’heure où l’on déguste des gaufres, une mélopée triste s’échappe parfois des frondaisons. Il faut tendre l’oreille, y croire un peu. On entend alors siffloter un oiseau virtuose. Quelque chose qui ressemble à une oraison funèbre… Un requiem pour les défunts de Quarré-les-Tombes ?

Repères

VIIe – VIIIe siècle Epoque de fabrication des sarcophages 
1330 Première mention écrite de Quarré-les-Tombes
1765 Un article de l’Encyclopédie de Diderot traite du mystère

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